Un conte entre drame et fête

Les coproductions donnent parfois — pas toujours — des fruits étranges et savoureux issus de croisements heureux. Madame Brouette est de ceux-là. Coproduit par le Sénégal, la France et le Québec (ici, Les Productions La Fête), le film a raflé l'an dernier l'Ours d'argent de la meilleure musique au Festival de Berlin. Cette dernière a été également primée à Namur. Serge Fiori, l'ancien compositeur d'Harmonium, sa compagne Majoly et le Sénégalais Madou Diabaté ont créé cette trame remarquable, mélangeant le chant des griots, la guitare acoustique et des harmonies aux frontières des deux cultures.

Ceux qui n'ont guère l'habitude du cinéma africain reprocheront à Madame Brouette le jeu récité (voire pompier) des comédiens distanciés de leurs personnages. Il s'agit pourtant bel et bien de la façon de jouer propre au continent noir, où une représentation doit s'appuyer sur sa propre fiction mythique. Ce manque de naturel des interprètes ajoute au film un effet théâtral proche du récitatif, collé à l'atmosphère du conte.

Car c'est bien d'un conte africain qu'il s'agit. Fable sur l'amour, la féminité, la trahison, la colère, mais aussi la vie communautaire, au sein de laquelle tout se noue et se dénoue en Afrique, Madame Brouette réclame du spectateur un abandon des codes habituels du cinéma et une ouverture d'esprit vers un autre monde.

L'extrême beauté et élégance des interprètes participe à l'irréalité du conte. Car la belle madame Brouette, alias Mati (Rokhaya Niang), qui incarne une mère de famille monoparentale pauvre et pousse sa brouette au marché, apparaît revêtue, d'une scène à l'autre, de ses plus beaux atours sénégalais. Mais fable il y a.

De fait, tout commence par des coups de feu dans un quartier urbain. Un homme, Naago (Aboubacar Sadikh), est mort, apparemment tué par son épouse, madame Brouette. Et le film de remonter le cours de la vie de la dame, son quotidien difficile entre sa fille et sa meilleure amie, ses amours avec Naago le policier, beau parleur, coureur de jupons et corrompu jusqu'à la moelle. De la rue à la fête, d'un hôtel de dernier ordre aux bas quartiers des cases, Mati se démène pour survivre, ouvrir un commerce, tout perdre ou tout gagner. Le propos est féministe, à travers sa dénonciation d'un monde où les hommes dictent leurs lois et battent leurs épouses.

Ici, les griots évoquent un peu les choeurs grecs, qui observent l'action et la commentent à leur façon. Musique, chants, danse, déguisements, couleurs folles de costumes participent à cette jolie fable pour en faire un objet exotique et poétique qui éclate de vie, entre drame et fête.