Ceci est mon corps

Il est rare qu'un film donne à vivre aux spectateurs ce que les personnages vivent sur l'écran. C'est l'exploit délicat qu'accomplit la Française Marina De Van avec Dans ma peau, une oeuvre singulière, dérangeante, douloureuse à regarder et insupportable à vivre, qui, sans s'encombrer de mots, raconte la chair et les blessures qui nous la révèlent.

Lors d'une réception, Esther (De Van) se blesse sérieusement à la jambe mais, dans l'ivresse du

moment, ne s'aperçoit de rien. Elle n'en prend conscience que quelques heures plus tard, se fait soigner et rentre chez elle, sans rien dire à personne. Mais, peu à peu, ses plaies la fascinent et elle ne peut résister à l'envie de les labourer quotidiennement, à en former de nouvelles et à les empêcher de se refermer. Tandis qu'au boulot ses responsabilités augmentent et qu'à la maison son histoire d'amour est intensifiée par la décision de prendre un appartement en commun avec son petit ami (Laurent Lucas), son corps devient un véritable champ de bataille.

Il est difficile de décrire une expérience aussi éprouvante, aussi intense, que celle de Dans ma peau, sans du même souffle éventer son secret ou vulgariser sa proposition. Réalisé avec très peu de moyens matériels et une économie d'effets remarquable (la séquence du restaurant où Esther se mutile sous la table à l'insu de ses clients constitue en ce sens un exploit de mise en scène), le film se ressent plus qu'il ne se raconte, comme s'il tenait avant tout de l'électrochoc subliminal. En poussant son personnage à la limite de la douleur, De Van repousse la limite de ce que nous pouvons regarder, comme spectateurs.

Du coup, son film, qui surprend par ce qu'il montre, inquiète davantage par ce qu'il ne montre pas. La cinéaste, amie de François Ozon et scénariste de plusieurs de ses films (dont son meilleur: Sous le sable), ne nous soumet pas au jeu des hypothèses et des interprétations et contourne intelligemment les obstacles de l'analyse médico-pathologique. Cette simplicité volontaire nous ramène à l'essentiel du sujet, c'est-à-dire le spectacle de la mutilation et le malaise qu'il inspire.

Un réflexe de survie nous force toutefois à suppléer à l'absence d'explication donnée par la cinéaste. Le spectateur qui ne sera pas rebuté par l'expérience s'interrogera sur ce rempart de chair qui nous isole du monde et de nous-mêmes, sur notre rapport à la douleur, tributaire d'un contact neurologique dont le mécanisme est fragile, enfin sur l'espace que notre âme occupe à l'intérieur de ce contenant qu'on trimballe. Au contraire de David Cronenberg, qui dans Crash faisait verbaliser par ses personnages l'érotisme de l'accident et le poids de l'accoutumance, le film de De Van est un tableau fixe, ouvert à toutes les interprétations et hostile à chacune. De fait, Dans ma peau est un film admirable parce qu'il nous renvoie à notre propre mystère.

À noter: ce film est présenté en exclusivité au Cinéma du Parc, en version originale avec sous-titres anglais, sous le titre de In My Skin.

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