Un palmarès et ses émois

La cinéaste franco-marocaine Houda Benyamina recevant la Caméra d’or du meilleur premier long-métrage pour «Divines»
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse La cinéaste franco-marocaine Houda Benyamina recevant la Caméra d’or du meilleur premier long-métrage pour «Divines»

Le marathon cannois est fini. Voici la bulle du festival crevée, et roulent les valises jusqu’aux quatre coins du monde, aux mains de leurs propriétaires cernés.

On aura eu droit à une belle édition dans l’ensemble, avec force fantômes et cannibales, célébrant par-dessus tout la revanche des personnages féminins debout, en cariatides du Palais. Le rugissement joyeux de la cinéaste franco-marocaine Houda Benyamina, recevant la Caméra d’or du meilleur premier long-métrage pour Divines, sur des amazones de banlieue, ne sera pas passé inaperçu, elle qui lança au directeur de la Quinzaine des réalisateurs, Edouard Waintrop, sélectionneur du film : « T’as du clito ! », une réplique de Divines ; pied de nez à ceux qui se targuent d’avoir des couilles.

On retiendra aussi l’émotion de Xavier Dolan en recevant le Grand Prix du jury pour Juste la fin du monde, ce film qui avait divisé la presse, à l’émoi de son maître d’oeuvre, pied de nez là aussi, mais à ceux qui l’avaient rejeté.

Reste l’impression que bien des détracteurs du film du cinéaste québécois se montraient avant tout réfractaires à la langue du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, faite d’hésitations, de phrases inachevées, de répétitions, de détresses cachées sous les mots.

Et en la lisant, cette pièce-là, on voit à quel point Xavier Dolan est demeuré fidèle à son esprit, abordant l’échec du langage à transmettre des émotions trop grandes pour lui. Ce puissant huis clos d’ombre aura bouleversé d’autres journalistes, avant tout le jury, dont chaque membre est venu féliciter le cinéaste.

En adulte

Son statut de « petit prodige québécois », comme ils l’appellent en France, est en train de changer. Là-bas, ils l’ont aimé éternel jeune homme ; c’est en adulte qu’ils devront désormais le réincarner. Entre-temps, place aux remous. À la fois cadet de la Croisette et vétéran, venu avec cinq films en plus d’avoir siégé l’an dernier au jury, à 27 ans, ça lui dessine un drôle de profil, qui fascine et dérange.

Quant à la Palme décernée au Britannique Ken Loach, champion d’un cinéma social en faveur des obscurs et des sans-grade, après une première Palme dix ans plus tôt pour The Wind That Shakes the Barley, elle ne couronnait peut-être pas son oeuvre la plus fine, mais lançait un message d’humanité dans un monde en perte de repères. Et puis, comme l’écrivait avec drôlerie le journaliste de Libération : « Deux palmes, c’est plus pratique pour nager… »

Dans ce cercle très sélect des doubles palmés, où siègent également Bille August, Francis Ford Coppola, les frères Dardenne, Michael Haneke, Shohei Imamura, Emir Kusturica et Alf Sjöberg (lui, du temps où la Palme s’appelait encore le Grand Prix), celui qui en décrochera une troisième sera sacré empereur.

Loach annonçait sa retraite du cinéma à son film précédent. Tentant pour lui de remettre le couvert après sa nouvelle consécration pour ce Moi, Daniel Blake.

Repartis Gros-Jean comme devant

Comme prévu, le palmarès de dimanche a étonné la presse, et surtout choqué, les coups de coeur du jury venant démentir ceux de la critique, comme si le cénacle dirigé par George Miller s’était montré sourd aux bruits qui couraient à pleine Croisette.

De fait, ils ne lisent ni les blogues, ni les journaux, libres d’influence. Non mais !

Quand les grands favoris des journalistes se retrouvent le bec à l’eau, ça dérange. Et puis, en donnant la Palme à la favorite, l’Allemande Maren Ade, pour son décapant duo père-fille dans Toni Erdmann, le jury aurait couronné une femme, alors qu’une seule à ce jour, Jane Campion pour La leçon de piano, fut jugée digne de cet honneur en 69 éditions du festival. Tout cela se crie, s’écrit. En cette cuvée de féminité triomphante, une autre occasion manquée.

Sans Julieta d’Almodovar, ni Paterson de Jim Jarmusch, ni Elle de Paul Verhoeven, ni Aquarius de Kleber Mendonça Filho, ni Ma loute de Bruno Dumont, ni Rester vertical d’Alain Guiraudie, ni surtout ce Toni Erdmann au palmarès, la déception fut vive. Dans les médias français, du Monde à Libération en passant par Le Figaro, Les Inrocks, L’Obs, etc., un manque d’audace est dénoncé et le jury se fait traiter de noms d’oiseaux.

On aura quand même vécu de grands moments durant ce festival, en négatif parfois : presque une palme des navets, remise par la presse unanime à Sean Penn pour son désastreux The Last Face. Il y eut aussi la poésie tendre de Jim Jarmusch dans Paterson (un des oubliés du palmarès) et pulsation sur les routes des leurres de l’Amérique à travers American Honey de la Britannique Andrea Arnold, qui lui vaut son troisième Prix du jury, après Red Road et Fish Tank, en espérant qu’une cinéaste aussi brillante pourra un jour monter plus haut.


Palmarès du 69e Festival de Cannes

Palme d’or Moi, Daniel Blake du Britannique Ken Loach

Grand Prix Juste la fin du monde du Québécois Xavier Dolan

Prix de la mise en scène Ex aequo, le Roumain Cristian Mungiu pour Baccalauréat et le Français Olivier Assayas pour Personal Shopper

Prix du scénario L’Iranien Asghar Farhadi pour Le client

Prix du jury American Honey de la Britannique Andrea Arnold

Prix d’interprétation féminine Jaclyn Jose dans Ma’Rosa du Philippin Brillante Mendoza

Prix d’interprétation masculine Shahab Hosseini dans Le client de l’Iranien Asghar Farhadi

Caméra d’or Divines de la Française Houda Benyamina

Palme d’or du court-métrage Timecode de l’Espagnol Juanjo Gimenez


À voir en vidéo