Prix œcuménique au film de Xavier Dolan

Critiques mitigées ou pas, ce samedi, Xavier Dolan a remporté à Cannes le prix oecuménique pour son Juste la fin du monde, adapté de la pièce du Français Jean-Luc Lagarce. Le film intense du cinéaste québécois joué par de grands interprètes français (Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Nathalie Baye)  abordant la mort, la famille, l’incommunicabilité, a trouvé écho chez ce jury indépendant qui promeut «des œuvres de qualité artistique au service d’un message», films d’humanité avec des valeurs et une conscience. 

Rappelons qu’on y suit un écrivain parisien (Ulliel) de retour dans sa famille de province après une longue absence, qui vient leur annoncer sa mort prochaine, mais se heurte au chaos de leurs frustrations.

Et toc! La partie n’est pas perdue pour le cinéaste québécois au palmarès de dimanche. N’allez pas croire…

«Ce qui ne peut être prononcé peut s’entendre à travers le visage que filme Xavier Dolan de façon transcendantale, a écrit le jury. Dans les non-dits, les clameurs et les regards se loge l’histoire d’une famille où l’on tait l’amour que l’on se porte, où l’on crie pour ne pas révéler l’essentiel.»

Des mentions spéciales furent accordées par ce jury à I, Daniel Blake de Ken Loach et à American Honey d’Andrea Arnold.

«J’ai été submergé par l’émotion, déclare Xavier Dolan. Après les critiques un peu intimidantes, se faire décerner un prix pour les valeurs humaines du film et pour l’amour qu’il recèle, Ça a été très très fort. On était en mode stress pour dimanche et ça fait vraiment plaisir.» 

Elle, brillant thriller psychologique et film polémique

Sinon bingo! On a tout vu, quoique sur les genoux en fin de parcours… Le dernier opus de la course Elle de Paul Verhoeven, premier film en français du cinéaste de Basic Instinct, s’est révélé un bijou d’humour féroce sur drame atroce détourné de sa trajectoire. Isabelle Huppert y brille comme une lame de couteau en femme violée en refus de victimisation qui décide de mener le jeu. La rousse actrice excelle toujours dans ces rôles de femmes dures et glacées, portant leur névrose en panache. On imagine difficilement une autre interprète susceptible de rendre la force solitaire et la distance ironique de cette dame de fer.

Le film est meilleur que le roman à sa source, Oh… de Philippe Djian, jeu de surface en eaux troubles qui gagnait à se voir incarné. Verhoeven n’avait rien livré de si bien que ce thriller psychologique depuis Black Book en 2005. Sa mise en scène classique et chirurgicale épouse les méandres d’une intrigue aux limites du sordide avec un calme olympien.

Tout commence avec le viol brutal du personnage par un individu masqué. Mais cette femme se relève, prend les commandes de l’horreur, comme elle le fait avec ses employés dans son entreprise de jeux vidéo, joue au chat et à la souris avec le bourreau. Sa dureté avec sa mère en mal d’amour, son ancien mari, le mari de sa meilleure amie en amant épisodique, tous ceux qu’elle approche, a des racines dans un traumatisme d’enfance d’une incroyable violence. Par la grâce en accent aigu de l’actrice, par la réalisation implacable de Verhoeven, l’ambiguïté sulfureuse se voyait maniée comme un des beaux-arts. Pas une palme, mais vraiment réussi.

Huppert constitue un phénomène à Cannes, presque une mascotte de haut rang, accompagnant pour la vingtième fois un film en compétition, deux fois primée, pour Violette Nozière de Claude Chabrol et pour La pianiste de Michael Haneke, si elle coiffait la couronne pour une troisième fois, ce serait une première dans les annales cannoises.

En conférence de presse, cette affaire de viol sanglant devenu jeu dans Elle, jugé par plusieurs inadmissible, a rebondi. «C’est comme un conte, une histoire inventée», a plaidé Isabelle Huppert, qui y voit une allégorie de la résilience. Philippe Djian a dû défendre son roman à la clé. 

L’affaire fait polémique sur la Croisette, même si cette histoire se situe bel et bien au niveau du fantasme, mais le jury pourrait éviter de primer le film pour des motifs d’amoralité.

Pronostics
Nous voici aussi à l’heure des pronostics, si faire se peut. Car cette sélection, plus relevée et cinéphilique que celle de 2015 (si l’on excepte le ratage inouï du Sean Penn, au pire score de pools critiques internationaux depuis belle lurette, avec une moyenne de 0,2 sur 4), s’épivardait en tous sens, sans qu’un candidat ne s’élève vraiment au-dessus de la mêlée. Or, un jury est une hydre à plusieurs têtes, où des camps se forment et s’affrontent, quitte à sacrifier deux favoris pour palmer un troisième en consensus mou. Parfois, ça donne de drôles de résultats.

Juste la fin du monde de Xavier Dolan a-t-il des chances de monter au palmarès? Au mérite, pourquoi pas? Son prix aecuménique démontre son pouvoir de bouleverser.

Au pool critique, les favoris demeurent Toni Erdmann de l’Allemande Maren Ade, au spectaculaire duo père fille (qui vient de remporter le prix de la critique— FIPRESCI) et le joli poème Paterson de l’Américain Jim Jarmusch. Mais la palme couronne rarement les films les plus appréciés par la presse. Almodovar n’a jamais reçu sa palme et la désire ardemment sauf que Jiuleta n’est pas son œuvre la plus puissante... I, Daniel Blake, le film humaniste de Ken Loach a ses défenseurs aussi.

Primer des œuvres aussi originales que Ma Loute de Bruno Dumont ou Rester vertical d’Alain Guiraudie serait courageux, mais c’est beaucoup demander à ce cénacle hétéroclite.

Tout est possible, ou presque. 

On s’essaie :

Palme d’or : Toni Erdmann de Maren Ade.
Grand Prix du jury : Juste la fin du monde Xavier Dolan. Allez, on y croit, tout en prêchant pour sa paroisse.
Prix de mise en scène : Jim Jarmusch pour Paterson.
Prix du jury : Aquarius du Brésilien Kleber Filho Mendonça.
Prix d’interprétation masculine : Shia Labeouf dans American Honey d’Andrea Arnold ou Peter Simonischek dans Toni Erdmann.
Prix d’interprétation féminine : Sonia Braga dans Aquarius de Kleber Filho Mendonça ou Sandra Hüller dans Toni Erdmann.
Prix de scénario : Le client d’Asghar Farhadi.

Wouf! Wouf!

En attendant les lauriers du palmarès humain, la Dog Palm du meilleur interprète canin est d’ores et déjà décernée par la presse britannique au fameux bouledogue anglais grognon et revanchard (sosie de Churchill) Nellie, femelle incarnant le mâle Marvin dans le délicieux Paterson de Jim Jarmusch. Hélas! La star à quatre pattes est décédée quelques mois après le tournage, et l’aura reçu à titre posthume. Grande favorite de la course, cette chienne était, il faut dire, sans rivale. 

À demain, avec les résultats du palmarès.