Sean Penn sidère la Croisette

Charlize Theron est confinée dans un rôle de potiche toujours bien coiffée au milieu des horreurs.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Charlize Theron est confinée dans un rôle de potiche toujours bien coiffée au milieu des horreurs.

Il existe des cas terribles de films catastrophes à Cannes, des ratages historiques, aussi événementiels que les chefs-d’oeuvre à nos yeux ici et là révélés. On songe alors à quel point il est dangereux de faire du cinéma. Car un réalisateur se révèle à travers un film, quitte à y égarer la sympathie de ses alliés. Malheur à lui !

Non, il n’en menait pas large, l’Américain Sean Penn, lors de sa conférence de presse écourtée, sans envie, on le comprend, de commenter les terribles critiques tombées en couperets sanglants à pleins sites sur son cou trop bronzé. « Je sors mon film. Chacun a le droit d’en penser ce qu’il veut. »

On parle ici du pire navet en compétition cannoise depuis des années, d’une erreur de sélection grave, qui méritait amplement ses huées. Un échec vertigineux, si abyssal qu’il fascine. Mais qui est vraiment Sean Penn pour nous livrer un navet pareil sur un sujet aussi délicat ? Un naïf inconscient des mines sur lesquelles il posait le pied, lui qui connaît pourtant le terrain ? De quoi se perdre en conjectures.

Dès le générique, venu tracer en quelques lignes de texte un parallèle entre les affres d’une guerre civile et les tourments amoureux, la salle était fixée, parée pour le pire. Cette longue épreuve de 2 heures 12 minutes nous aura révoltés.

Son The Last Face, campé en grande partie au Liberia et au Soudan, en pleines zones de guerres civiles féroces, dans l’univers des chirurgiens de brousse (avec apports d’interprètes non professionnels recréant leur propre enfer), est filmé à une distance de son sujet non seulement mauvaise, mais choquante.

Comment traduire le suicide d’un enfant devant son père, la mort d’une mère aux bras coupés ? Sean Penn l’ignore de toute évidence, verse un sirop de mélasse sur ces effroyables bains de sang, avec grandes sentences ampoulées.

Car il y a ici mélo, une histoire d’amour affligeante, entre Javier Bardem en séduisant chirurgien de guerre au regard brûlant et la directrice d’une ONG (Charlize Theron, nullissime) jamais crédible et sans charge émotionnelle digne de ce nom, romance filmée comme une série B. « Ce n’est pas parce que tu me pénètres que tu me comprends », devra proférer la belle d’un ton songé.

Les limites du militant engagé

 

Est-ce vraiment le même Sean Penn, l’acteur cinéaste plein de charisme, celui qui dirige une ONG à Haïti, le militant engagé sur tant de fronts en faveur des droits de la personne, qui s’exprime ici ?

« Un film permet de mieux comprendre des problématiques, assure-t-il devant la presse médusée. Je me suis penché sur la question de la responsabilité. Les temps sont durs. Il y a de plus en plus de personnes qui souffrent, mais on peut raconter des histoires d’amour en filmant la guerre. » On peut, mais avec un point de vue. Ses limites, soudain révélées, consternent.

Mièvrerie sur bain de sang

 

À travers des scènes d’une insoutenable mièvrerie, force mains jointes et brossage de dents, la passion des tourtereaux se voit menacée par la guerre civile qui fait rage, sur fond d’enfants éventrés, de femmes violées et coupées en morceaux, d’hommes réduits à la condition de boucliers humains.

Que Sean Penn offre en pâture un film mal réalisé, aux effets de ralentis démultipliés, monté à l’épouvante, dirigé à la diable, sur des dialogues lourds et sirupeux, avec musique de Hans Zimmer aux accents dégoulinants comme les bons sentiments du film, au milieu de scènes-chocs de corps charcutés ne déshonorerait que ses talents de cinéaste. Il avait pourtant fait bien mieux dans le passé comme réalisateur avec The Pledge, Into the Wild ou Crossing Guard. Alors quoi ?

Ce qui créait l’événement vendredi, c’est son absence de vision posée sur des réalités insupportables. Le cinéaste américain a tenté de toute évidence d’aborder des tragédies par un biais hollywoodien, afin de ménager le public. Mais le public vaut mieux que ça, justement.

Le regard que le cinéaste pose sur Charlize Theron, son ancienne compagne, ici une vraie potiche girouette filmée comme une blondinette effarouchée, toujours bien maquillée et coiffée au milieu des pires horreurs, en dit long sur sa vision des femmes. Et pour rappeler que l’actrice vient d’Afrique du Sud, il n’a pas trouvé mieux que de la ramener dans un domaine d’enfance cossu, aux relents d’apartheid, pour lui faire proférer quelques mots d’afrikaans avec sa servante noire, en évoquant un père héroïque trépassé.

Pauvres acteurs entraînés dans cette galère ! Jean Reno en chirurgien de service aux trois lignes de texte insignifiantes, Adèle Exarchopoulos tombée de La vie d’Adèle jusqu’à ce rôle mineur de femme jalouse plaquée par le chirurgien grand séducteur de brousse (Bardem). Par la Française abandonnée, les ravages du SIDA dans ce coin du monde se voient réduits à une pirouette, car elle se croit infectée par le beau docteur, mais les héros sont sains et saufs. Ouf !

Le dénouement, dernier clou du cercueil, résumera à lui seul le projet du film : le personnage de Charlize Theron, vamp en robe du soir, vient tenir un discours humanitaire, juste avant que des chanteurs noirs poussent la rengaine sur scène pour divertir la chic et frivole assemblée.

S’il est vrai que la critique est assassine à Cannes, il arrive que certains cinéastes ne l’aient pas volée.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.
 

Photo: Loic Venance Agence France-Pressï Charlize Theron est confinée dans un rôle de potiche toujours bien coiffée au milieu des horreurs.

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