Dolan, ou les hauts et les bas d’un «sacré ouistiti»

C’était jour d’entrevues et de tapis rouge pour Nathalie Baye, Xavier Dolan et Marion Cotillard.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse C’était jour d’entrevues et de tapis rouge pour Nathalie Baye, Xavier Dolan et Marion Cotillard.

C’était jeudi grand tralala de la journée Dolan. Conférence de presse ultracourue, entrevues avec les médias par petites grappes, tapis rouge du gala de soirée avec tout le gratin du cinéma en grand apparat. Une distribution cinq étoiles aux charmes déployés : Marion Cotillard, Vincent Cassel, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Nathalie Baye, avec lui au milieu.

« Xavier ! Xavier ! » criaient les paparazzis, afin de capturer son regard sur la photo. Dehors, la sécurité était rehaussée, à cause du mobile d’attentat qui plane sur l’accident du vol d’EgyptAir. Mais Cannes étalait son glamour sous la pleine lune.

Depuis la projection de presse de la veille, Xavier Dolan sera passé, comme il le dit lui-même en riant du cliché, par « des montagnes russes ». Médias divisés, certains couacs agressifs, des louanges aussi. Les fleurs, le pot, tout ce qu’on voudra, avant de redevenir sur le tapis rouge et au gala le roi du bal ovationné.

« Ce film n’est pas “ Le retour de la Mommy ”. J’ai exploré ailleurs », proclame le jeune cinéaste. Et de foudroyer la culture de la détestation critique à Cannes. « Un film sur deux y est hué. Les réseaux sociaux réfléchissent en 144 caractères. Pour Juste la fin du monde, ce sont surtout les Américains qui n’ont pas aimé. Les États-Unis sont d’ailleurs le seul pays aussi où mon film n’est pas distribué. »

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Xavier Dolan salue la foule à sa sortie de la projection de son film «Juste la fin du monde».

À la moulinette

En conférence de presse, Xavier Dolan avait déjà secoué sa chape d’inquiétude : « Peut-être qu’il faut un peu de temps pour que le film se pose dans la vie et pour que les gens ne le regardent pas simplement, mais l’entendent aussi. C’est un film dont je suis très fier, qui est, selon moi, mon meilleur. C’est toujours comme ça qu’il faut penser. Sinon, comment avancer et chercher à s’améliorer si l’on n’a pas la conviction des choses qu’on aime et dans lesquelles on investit toute son énergie et tout son amour ? »

Ces critiques divisées, il ne les avait pas anticipées. Conscient qu’un jour ou l’autre, il allait devoir passer à la moulinette, cesser d’être le petit prodige chouchouté, pour rejoindre les rangs des habitués, des consacrés, mais pas cette fois-ci !

À 27 ans, il accompagne son cinquième film à Cannes (son sixième en carrière), avec Prix du jury pour Mommy, en plus d’une présence au jury ici l’an dernier. Le voici vétéran à qui on ne fait pas de cadeau. Rien pour lui retirer sa conviction intime : « Juste la fin du monde est mon premier film d’homme. Il y a en a de plus bouleversants, mais c’est mon plus entier. » Ses gros plans, ses jeux d’ombre et lumière sur les émotions à capter font sa fierté, les performances de ces grands acteurs aussi.

Gaspard Ulliel, qui tient le rôle principal quasi mutique, ne s’étonne de rien de son côté : « Il y avait tellement d’attention sur ce film. Ça ne pouvait que déranger. C’est une oeuvre exigeante aussi. »

Sous les borborygmes de Lagarce

Rappelons que Juste la fin du monde constitue une adaptation de la pièce autobiographique du Français Jean-Luc Lagarce, mort du sida quelques années après l’avoir écrite. On y suit le retour d’un dramaturge malade (Ulliel) dans sa famille après 12 ans d’absence pour annoncer son futur décès, mais qui, après avoir essuyé l’orage des frustrations de tous, ne révèle rien in fine. « L’essentiel du film se passe dans ce qui n’est pas dit », précise Léa Seydoux.

Xavier Dolan a respecté la langue de Lagarce, tissée de retours en arrière, d’hésitations, d’ellipses : « Son écriture est une sorte de borborygme. Tout passe par les silences sous les hésitations. Ces personnages-là sont des adultes, mais pas plus mûrs que le Steve de Mommy. »

Sur le plateau, Marion Cotillard considérait le cinéaste comme un sixième interprète à leurs côtés. « Il donne tout aux acteurs, alors on a envie de tout lui donner. Nous étions un seul corps à plusieurs têtes. »

« C’est un sacré ouistiti ! » nous lancera plus tard Nathalie Baye. À ce jeune cinéaste québécois, qui l’a mise en scène deux fois en maman, dans Laurence Anyways comme dans ce Juste la fin du monde, elle tire son chapeau. « J’ai travaillé avec des réalisateurs particuliers : Spielberg, Truffaut, Godard. Xavier est éblouissant. Sa direction est très animale, très concrète. Il n’intellectualise jamais. Il fait partie des trois, quatre plus grands cinéastes que j’ai rencontrés. »

À son avis, règle générale, les cinéastes-acteurs savent diriger les acteurs mieux que les autres. Mais sa méthode est particulière. Au plateau, Xavier Dolan mime souvent les expressions, les gestes qu’il réclame de ses interprètes, traque l’émotion avant tout, fait jouer des musiques pour créer une ambiance, parle durant les scènes.

« Je me décolle de moi »

« Je n’ai jamais rencontré de cinéaste plus interventionniste, tranche Gaspard Ulliel. Au début c’est déroutant, mais on s’y fait très vite. » Vincent Cassel a vu pourtant dans l’expérience une forme d’envol : « On a un texte. Il tourne des kilomètres de pellicule. Sur le papier, tout est très cadré, mais sur le plateau, existe une liberté. »

Nathalie Baye en mère hystérique qui parle souvent pour meubler le silence est habillée et grimée dans le film comme un épouvantail à moineaux. « Ça m’a pris un moment pour accepter, avoue-t-elle, ces maquillages outranciers, ces costumes clownesques… Puis ils m’ont aidée à construire le personnage. »

Xavier Dolan, qui commence à tourner après Cannes son premier film en anglais, The Death and Life of John F. Donovan, se sent attiré vers d’autres univers encore inexplorés, moins intimistes. « Je me décolle de moi », affirme le cinéaste, qui aligne les projets de deux séries de télé, dont l’un aux États-Unis sur un scénario de Jacob Tierney. « J’ai envie d’aller aussi vers des films de genre, de jouer comme acteur. C’est la fin d’un cycle. »

 

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.
 

1 commentaire
  • Hélène Boily - Abonnée 21 mai 2016 16 h 26

    Critiques américaines

    Ça peut parfois être bon signe de recevoir une critique négative des Américains.

    Bravo Xavier Dolan, et bonne chance!