«Juste la fin du monde», un huis clos émouvant

Xavier Dolan sur le plateau de tournage avec ses actrices Marion Cotillard et Nathalie Baye
Photo: Shayne Laverdière Xavier Dolan sur le plateau de tournage avec ses actrices Marion Cotillard et Nathalie Baye

Il était sans contredit le film le plus attendu de la compétition, ce Juste la fin du monde de Xavier Dolan. On aurait d’ailleurs pu entendre une mouche voler au long de la projection. Très maîtrisé et intense, le cinéaste le voit comme son film noir, tant la caméra d’André Turpin semble un théâtre d’ombres sur le visage des acteurs. Tourné dans des maisons de Laval, il capte un concentré d’émotions, porté par des choix musicaux et sonores puissants. Ce film est très proche de la pièce qui l’a inspiré, sur des jeux de caméra habiles, un montage qui glisse, lui offrant sa charge. Les répliques sont peuplées d’ellipses, de mots suspendus. Les pieds, les nuques, les regards s’expriment, tandis que les voix déboulent des discours rapides, par peur de se dévoiler.

La presse lui a réservé toutefois un accueil partagé, et on peut s’attendre à des réactions critiques allant dans tous les sens, de l’éloge à l’attaque. Pas d’ovations comme ça avait été le cas pour Mommy deux ans plus tôt. Certains saluent la qualité du style Dolan qui gagne en pureté, en délicatesse. D’autres voulaient retrouver son film précédent, alors que le cinéaste québécois réussit, tout en gardant son style, sans l’effet coup de poing de Mommy, à renouveler dans une gamme plus sobre, sa thématique récurrente de l’incommunicabilité au sein de l’atome du milieu familial.

Effet d’enfermement

Ce huis clos à cinq personnages joués par autant de stars françaises s’articule autour du retour de l’enfant prodigue (Gaspard Ulliel, tout en écoute inquiète et en silences rentrés), auteur dramatique à succès, dans sa famille de province après 12 ans d’absence pour tenter de révéler sa mort prochaine.

Les ressorts dramatiques du théâtre créent un effet d’enfermement, absent de Tom à la ferme auquel il se compare, qui prenait davantage le large à travers champs. Mais cette condensation sert sa plongée viscérale vers l’intime.

Chaque membre de la famille possède ses griefs, qui éclatent devant le revenant comme autant d’orages. Nathalie Baye, en mère faussement enthousiaste habillée à outrance, ses douleurs cachées sous la nervosité, et Léa Seydoux, en jeune soeur ardente et blessée, sont très justes. Marion Cotillard, quasi liquide de sensibilité, offre la plus exceptionnelle performance du lot, alors que Vincent Cassel, en frère colérique et frustré, joue sur la brutalité d’une seule note. Ce film émouvant, au bord du gouffre, conserve quelques affectations, une symbolique d’oiseau qui s’appuie vers la fin, mais il témoigne surtout d’une maturité de cinéaste qui se déleste en gros de la quête de l’effet pour capturer l’âme tremblante de personnages masqués.

Et la misère…

Cette année, chose certaine, que l’on soit d’accord ou pas avec les approches de cinéastes, la sélection cannoise expose des choix très personnels, assumés de bout en bout.

La misère, qui fait ici contraste avec l’effervescence des lieux et la frivolité ambiante toujours au rendez-vous, s’était invitée chez Ken Loach. Également chez le Philippin Brillante Mendoza, qui propose en compétition Ma’ Rosa, campé dans les bidonvilles de Manille. Le cinéaste de Kinatay et de Serbis fait toujours le même film. Ses images brouillonnes et tressautantes, faussement arrachées à l’univers documentaire, sur la réalité glauque, sale, transversale, au milieu des sons bombardés aux moments forts, sans ligne scénaristique évidente, agressent le parterre. Mais ses partis pris sont si radicaux, son regard sur les damnés de la terre si frontal, que Mendoza inspire l’admiration pour savoir ne faire de quartiers à personne, ni à la vérité ni au spectateur, bousculé, traumatisé, le nez dans la boue.

Ici, un couple de parents propriétaires d’une épicerie, trafiquant en sous-main de la drogue pour survivre, se fait arrêter. Commence le bal de la corruption policière, dans des locaux sinistres, où les policiers se sucrent, battent ou rançonnent les inculpés. La quête des enfants de Ma’ Rosa pour financer la libération des parents, dans ce quartier infernal de prostitution, de délation, de règlements de compte, de pauvreté extrême leur fait découvrir que la générosité ne pousse pas où l’on pense. Avec une caméra d’authenticité terrifiante, son Ma’ Rosa nous rappelle que le cinéma est là aussi pour balancer le pire, surtout à Cannes sur la tête des festivaliers en habits de soirée pour la fête.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.  
 

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