«Two Lovers and a Bear», beauté fragile sur une glace mince

La communauté québécoise, nombreuse tout compte fait, se serrait les coudes à la Quinzaine des réalisateurs mercredi matin. Délaissant du coup la projection de La fille inconnue des frères Dardenne en compétition (on pourra se reprendre), grande était la hâte de s’y frotter. Qu’importe ce beau soleil aussi…

Nous voilà au lancement de Two Lovers and a Bear de Kim Nguyen, premier long métrage en anglais du cinéaste de Rebelle et son baptême cannois. Il connaissait les Oscar, découvre la Croisette, ravi d’avoir déjà une oeuvre derrière lui en y mettant pied, pour garder la tête froide, si j’ai bien compris. Parti de Montréal fébrile, il carbure à l’accueil chaleureux de la Quinzaine, section sans esbroufe ni tapis rouge, qui offre à la mythologie cannoise un visage humain.

Tourné à Timmins dans le nord de l’Ontario et à Iqaluit au Nunavut, par froids extrêmes, Two Lovers and a Bear met en scène l’Américain Dane Dehaan et la Canadienne Tatiana Maslany. On y croise Lucy, une jeune fille métissée d’inuit et son amoureux Roman, un Blanc en cavale de ses démons familiaux abandonnés au Sud. Les fantômes de chacun les rejoignent et leur santé mentale vacille.

Ce film fragile, bien reçu mais sans délire par une salle pleine, fut suivi par une période de questions. « Je fais la plupart de mes films hors de ma zone de confort », a expliqué le cinéaste qui travaille souvent loin de ses pénates. Son Juliet and I, en cours de route, fut tourné pour moitié au Maroc.

Exorcisme sur fond blanc

Le Nord, en hiver, Nguyen y a vu un microcosme de notre société, avec ses dépotoirs aux déchets qu’on ne peut enfouir dans le pergélisol, ses morts impossibles à enterrer, avec la drogue et l’alcool aussi. « Mon film jette un voile pudique sur la réalité du Grand Nord. » Le défi de l’Arctique, à ses yeux : « Il y fait tellement froid que l’on brûle. C’est un univers intéressant pour y confronter des personnages. »

Le producteur Roger Frappier admire les acteurs d’être demeurés stoïques, même à 40 degrés au-dessous de zéro, alors que l’ourse polaire Aggie dressée (née à Vancouver), plus frissonnante que les humains, réclamait sa loge.

Two Lovers and a Bear constitue une mise en abîme, une quête initiatique par l’amour rédempteur sous froid polaire, un exorcisme sur fond blanc. Dans son désert laiteux, à travers son thème de changement de cap, le film rappelle Un 32 août sur terre de Denis Villeneuve tourné à Salt Lake City, à Cannes dans la section Un certain regard en 1998.

Sur magnifiques images de Nicolas Bolduc, les héros hantés par de lourds traumatismes se mettent ici en route vers leur libération intérieure en motoneige, avec traversée d’épreuves.

Leur histoire est racontée par la voix de l’ours, baignant le film dans les vapeurs du conte — un procédé qui aurait gagné à se voir développé davantage.

Kim Nguyen vous dira percevoir la bête comme une des divinités de la Grèce antique dont les défauts (l’ours est grognon et ivrogne) ne leur font pas perdre leur caractère sacré. À ceux qui voient dans son film un chant désespéré (une dame dans la salle s’en plaignait), il y lit l’espoir au contraire et un cri d’amour.

Son film affiche de vraies beautés : l’ours qui surgit inopinément, les corps des caribous figés dans la rivière glacée, les dédales d’une ancienne base militaire servant aux amants de refuge passager, les aurores boréales gambadant dans la nuit. Le froid, la blancheur y sont palpables, mais le scénario manque de tonus, couche mince sur sa glace vive, et l’émotion peine à lever du sol, faute d’ancrage psychologique dans son pergélisol. On sent des freins scénaristiques, peut-être par crainte d’affronter de plein fouet les démons du Nord.

La communauté inuite est présente, pas assez pour qu’on la sente vraiment vibrer. Kim Nguyen explique qu’en tant que cinéaste de Montréal, il se serait senti mal à l’aise à la perspective de plonger dans les réalités sociales du peuple du Nord.

Au jeu, Tatiana Maslany se révèle plus intense, plus naturelle que son partenaire, Dane Dehaan demeurant trop collé aux codes hollywoodiens de la représentation. Le ton du film entre onirisme et réalisme cherche parfois sa voix, la trouvant lors d’un dénouement puissant. La griffe de Nguyen s’y pose quand même, avec une magie qui transcende les pires drames comme les amours humaines, mais sans le dynamisme de Rebelle.

Un Marché du cinéma à la croisée des chemins

Rappelons que Two Lovers... est librement adapté d’histoires rapportées du Grand Nord par Louis Grenier, le propriétaire de Kanuk. D’autres cinéastes avaient été approchés (dont Denis Villeneuve), mais Kim Nguyen, en pensant à impliquer l’ours, lui offrit un envol.

Le producteur Roger Frappier accompagne son huitième film à Cannes (déjà au poste avec Le déclin de l’empire américain d’Arcand en 1986, événement phare de la Quinzaine). « Tout a changé, déclare-t-il. Amazon est partout. Qu’arrivera-t-il avec les salles ? » Il se demande si les festivals sont appelés à devenir des sortes de ghettos, s’active en attendant au Marché du film pour vendre aux distributeurs Two Lovers and a Bear, sans que rien ne soit encore fixé.

« Je préférerais faire affaire avec des distributeurs de plusieurs pays, mais si Amazon le prend à l’échelle mondiale… » Amazon diffuse en ligne tout en acceptant des sorties en salles, à l’encontre du concurrent Netflix. « On est à la croisée des chemins », estime le producteur qui connut l’apogée du grand écran.

Roger Frappier arpente également le marché pour d’éventuelles préventes du Hochelaga de François Girard, production historique inscrite dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. Il espère le voir atterrir ici en Sélection officielle l’an prochain. Mais avec Cannes, comment prévoir ? Faut se battre, et ensuite, c’est qui vivra verra.

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1 commentaire
  • Claude Richard - Abonné 19 mai 2016 11 h 30

    Pourquoi l'anglais?

    Un autre cinéaste québécois qui tourne le dos à sa langue! Et pudiquement Odile Tremblay n'en dit mot. Trop trivial, n'est-ce pas? C'est un article pour intellos qui ne s'intéressent pas à ces choses.

    Pourtant, le phénomène des artistes qui font un pied de nez à leur langue prend de l'ampleur: P. Picard, Bazzini, Simple Plan, Villeneuve, Vallée et maintenant Nguyen. Pas étonnant que devant un tel spectacle de démission, les jeunes chantent massivement en anglais.

    On ne sait pas ce qui est le plus désolant dans tout cela: les artistes obnubilés par le marché américain ou les journalistes culturels qui assistent à l'érosion du français sans mot dire. "Couillonnade", dirait le personnage de Jean de Florette.