Portrait du cinéaste en femme brisée

Pedro Almodóvar en compagnie d’Emma Suarez sur le tapis rouge de Cannes
Photo: Joel Ryan Associated Press Pedro Almodóvar en compagnie d’Emma Suarez sur le tapis rouge de Cannes

En personne, il paraît plus touchant, plus fragilisé que jamais, avec une mine d’inconsolé. Le voici qui accompagne son sixième film en compétition à Cannes, sans avoir touché à la Palme jusqu’ici. Elle lui échappera sans doute encore…

Julieta est sans doute l’oeuvre la plus réservée du baroque cinéaste espagnol Pedro Almodóvar. Mieux reçue à Cannes en gros qu’à Madrid, écorchée plus tôt par la critique espagnole, boudée par son public maison. Les temps sont durs pour l’ancien enfant terrible du septième art madrilène, dont la fureur de vivre s’est estompée.

Lui qui se livre en creux par la pellicule depuis plus de 40 ans refuse toute biographie écrite présente ou future, autorisée ou non. « Je vous demande de me promettre qu’il n’y en aura pas », lance-t-il aux journalistes comme une bouteille à la mer.

Mardi, l’épineuse question des Panama Papers, d’abord flottante, a fini par sortir du chapeau de Pedro Almodóvar en conférence de presse. Son nom et celui de son frère et producteur Augustino avaient été accolés au récent scandale des paradis fiscaux. Le cinéaste en garde rancune à la presse espagnole qui, à son avis, aurait gonflé l’affaire. « Si les Panama Papers étaient un film, nos noms ne seraient même pas au générique, plaide-t-il. Ils sont les moins importants de tous. »

C’est son vingtième opus en carrière, un mélodrame comme il se doit, moins extravagant que jadis. Des couleurs, mais à peine une chanson.

Sur une ligne brisée

 

Meilleur que trois opus précédents, moins allumé que ses grands crus (de Femmes au bord de la crise de mer à Tout sur ma mère), Julieta porte sa griffe de bout en bout, de facture mélancolique, avec une grâce palpitante, sans le coup de poing, mais de jolies choses, des décors merveilleux, une délicatesse sur une ligne brisée, la solitude de l’abandon. La caméra glisse, la musique habille le film, mille détails renvoient à d’autres symboles, de nouvelles références. Ne manquent que cette passion brûlante, cette folie protéiforme qui semblaient faire corps avec le cinéaste de Parle avec elle, dont les élans paraissent soudain brisés. Il pénètre l’éternel giron maternel, sous une nouvelle tonalité.

« Je suis revenu à un endroit que je n’ai jamais quitté : l’univers des femmes », dit-il. Et en cette édition cannoise pétrie de grandes figures féminines, Almodóvar semble parler au nom aussi de tous les autres.

Dans Julieta, deux actrices incarnent à des âges différents (Adriana Ugarte, vibrante, et Emma Suarez, accablée) une femme à des âges différents. Rongée par la culpabilité de la mort de son mari après une dispute, elle se voit ensuite reniée par sa fille qui disparaît sans la revoir.

« De toutes les mères que j’ai portées à l’écran, celle-ci est la plus vulnérable, admet le cinéaste. J’en ai fait une victime des événements et à la fin, un zombie qui se déplace sans espoir, sans but. »

Ce portrait de femme est avant tout le sien, à ce moment précis de son parcours, après ses ennuis de santé, une relative réclusion et visiblement des accès dépressifs.

D’ailleurs, il l’avoue sans peine : jamais il n’aurait pu réaliser ce film avant d’avoir atteint la soixantaine. « J’ai conscience du passage du temps. Ce n’est pas que je me sente vieux, mais je prends de l’âge. Et l’âge, ce n’est pas une maladie, c’est un massacre. Je ne suis pas nostalgique, mais ma jeunesse me manque. Les années 80 surtout. » Tout un mode de vie, le « sex, drug and rock roll »,s’est dissous dans une ère conformiste qui n’est pas la sienne. Il s’y sent comme exilé.

Son Julieta si douloureux est pour Almodóvar un miroir à l’attention des mères qui ont connu la liberté des années 80, que les épreuves ont punies : « Le destin est très présent dans Julieta. Ce film est une tragédie. Si j’avais besoin de changer d’actrice en cours de route, c’est parce que les meilleurs maquillages n’y peuvent rien. La maturité est affaire de regard. »

Monro aux couleurs de l’Espagne

Des trois nouvelles de l’auteure canadienne Alice Monro à sa base, il a tiré un film personnel. « J’avais pensé le tourner au Canada, puis à New York. » Il ne se sentait pas à l’aise avec l’anglais, a remis le cap sur son berceau : « En Amérique du Nord, les mères savent que leurs enfants vont partir, mais en Espagne, le lien n’est jamais coupé. » Ce transfert commandait un nouveau regard. L’univers d’Alice Monro s’est estompé pour prendre sa charge à lui et celle de sa génération, mais elle lui a inspiré des scènes dans un train, en clin d’oeil aussi à Hitchcock.

Il se dit grand admirateur de l’oeuvre de Munro, comme de la femme derrière l’écrivaine : « Une mère de quatre enfants qui jetait ses idées sur papier, le soir, la nuit, quand elle avait le temps. » À tout cela, il rend hommage de concert.

La couleur omniprésente dans son oeuvre constitue pour lui une forme de rédemption. Julieta porte à son tour cet arc-en-ciel, avec le bleu de la mer, les taches de rouge partout, aux décors, aux costumes, sur les nombreux objets, dont de superbes sculptures sensuelles et fantaisistes éloquentes comme des personnages.

Faut le comprendre. « Ma mère était vêtue de noir, la couleur du deuil, même enceinte de moi, explique Almodóvar. Mon goût des couleurs ardentes vient d’une colère contre cette austérité-là, de mon amour précoce du cinéma en technicolor et du pop art des années 60, bien entendu. »

Ces années-là reviennent le hanter avec un désespoir nouveau, qui enveloppe et le cinéaste et le film comme une chape trop pesante pour sa fantaisie.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.
 

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