Un poète nommé Jim Jarmusch

Le cinéaste américain Jim Jarmusch a présenté lundi en compétition officielle son nouveau film intitulé Paterson.
Photo: Loïc Venace Agence France-Presse Le cinéaste américain Jim Jarmusch a présenté lundi en compétition officielle son nouveau film intitulé Paterson.

Le beau visage de faune blanchi de Jim Jarmusch devrait se profiler sur l’album souvenir de Cannes avec force superpositions, comme dans ses films. Ce cinéaste new-yorkais n’est-il pas une des cariatides du festival ? Sans âge, les yeux perçants, avec des films hors du temps, parmi les piliers du temple cinéphilique. Dans la course à la Palme d’or, jusqu’ici jamais reçue, on a vu son poétique Paterson, qui divise la critique.

De « vide abyssal » à « exaltation bouleversante », on aura tout lu, tout entendu. Jim Jarmusch tient du moine bouddhiste en pré-lévitation. Les critiques doivent bien lui passer au-dessus de la tête.

Sans la puissance d’Only Lovers, son film tient du haïku, poème japonais minimaliste décliné ici en sept jours, beau et fragile, mince, aérien, éloge de l’amour au quotidien. Il constitue aussi une ode à la petite ville ombragée de Paterson au New Jersey, berceau du poète Williams Carlos Williams, d’Allen Ginsberg et de Lou Costello, cette moitié du duo comique Abbott et Costello.

À l’écran, les paroles et les fantasmes se matérialisent en images. Il ne se passe rien, et tout pourtant. Jarmusch a réinventé une Amérique parallèle, à sa convenance, où il fait bon vivre.

« C’est un film que le spectateur devrait laisser flotter sous ses yeux, comme des images qu’on voit par la fenêtre d’un bus qui glisse, comme une gondole, à travers les rues d’une petite ville oubliée », écrit Jarmusch dans sa note d’intention du dossier de presse français. Devant nous, il en rajoute. « Pas de grandes démonstrations ni de rebondissements trépidants. » C’est tout en pudeur, avec un héros écoutant davantage qu’il ne parle, quand il ne déverse pas sa poésie dans son carnet secret.

Par ici les rituels d’un chauffeur d’autobus nommé Paterson comme sa ville, incarné par Adam Driver (ça ne s’invente pas). « Je lui ai donné le rôle à cause de son nom », ironise le cinéaste. Entre sa délicieuse épouse à la créativité foisonnante (l’Iranienne Golshifteh Farahani, craquante) et le bouledogue Marvin (une femelle en fait), qui accepte son sort de mauvais gré et se révolte çà et là, les jours s’écoulent avec une magie qui ignore l’ennui.

Ce bouledogue anglais à gueule patibulaire, se révèle, au fait, un candidat sérieux à la Dog Palm, remise depuis 2001 par la critique internationale de Cannes au chien le plus méritant du cru. On lui prédit le laurier.

Coup double en Sélection officielle

En 1984, son Stranger than Paradise avait reçu ici la Caméra d’or. Depuis, le plus européen des indépendants américains se pose régulièrement sur la Croisette. La dernière fois, en 2013 c’était avec le sublime Only Lovers Left Alive, autoportrait en forme de sophistiqués vampires, reparti bredouille au palmarès. Il n’y a pas de justice !

Cette année, le cinéaste de Down by Law fait coup double puisque son documentaire Gimme Danger sur le groupe punk rock alternatif The Stooges, sera bientôt présenté en projection de minuit. « Mes deux films à Cannes jonglent avec l’idée que vous pouvez choisir votre voie, précise Jarmusch. Dans Paterson, l’épouse a l’air d’une femme au foyer, mais si créative et rayonnante qu’elle s’envole ailleurs. Même chose pour Paterson, qui conduit son autobus tout en écrivant sa poésie. Il façonne son destin. »

Paterson se frotte ici aux univers de Tim Burton et de Wes Anderson, avec deux doigts de sagesse orientale. Le film nous a séduit par la simplicité du maître zen à sa source. Le cinéaste, dès sa jeunesse, savourait des films d’Ozu et de Mizoguchi, parqué en salle obscure par sa mère critique de cinéma, à l’heure des courses. Tout cela lui forgea un mythe de dandy du septième art et de la musique, entre ascétisme et sarcasme, entre marginalité et art salvateur.

La beauté est dans l’oeil de celui qui regarde, semble nous dire le cinéaste à chaque détour. Il précise avoir coécrit la musique électronique de Paterson avec son groupe, Sqürl. La ville lui plaisait. « Paterson était une cité industrielle modèle de la fin du XIXe siècle avec des ouvriers venus d’Italie, d’Irlande, de partout, explique Jarmusch. Un mouvement anarchiste y est né. Quant à Williams Carlos Williams, il était médecin et poète du quotidien. Son esprit nous a guidés à travers les méandres du film. »

Dans ce film, tout n’est que rituel, même pour Marvin qui attend chaque soir son maître, attaché au poteau devant le bar du coin dont le propriétaire connaît toute la petite histoire de sa ville. Des obsessions prennent corps, tels ces jumeaux hallucinés par Paterson ou les motifs en noir et blanc de sa compagne perpétués à l’infini.

Poème donc, avec force travellings, superpositions, gags visuels, ode à la mémoire. Vision idyllique d’une Amérique de plein emploi, de ponts suspendus et de bonheurs tranquilles.

On aime entendre Jarmusch parler du cinéma, lui qui se décrit comme un dinosaure amoureux des salles obscures où l’écran se partage. Dans son film, une sortie de couple pour aller voir le film d’horreur en noir et blanc L’île du docteur Moreau, d’après H. G. Wells, version 1932. « Le cinéma n’est pas démodé, nous lance-t-il comme un cri du coeur. Les choses changent, la distribution, la façon de faire les films, mais l’expérience du cinéma demeure toujours la même. » Ces mots furent applaudis.

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