La déshumanisation sous la loupe des cinéastes

Le court métrage du Québécois François Jaros «Oh What a Wonderful Feeling» est en compétition à La semaine de la critique.
Photo: Sébastien Raymond Le court métrage du Québécois François Jaros «Oh What a Wonderful Feeling» est en compétition à La semaine de la critique.

À cause des mesures de protection accrues, la foule des badauds est moins dense que d’habitude et les films retrouvent leurs quartiers de noblesse à Cannes.

Gérard Depardieu, venu défendre à La Quinzaine des réalisateurs Tour de France, de Rachid Djaïdani, attaque l’hystérie collective du festival où l’argent prend toute la place, grommelant :« Monter les marches, non merci ! » Ne lui en déplaise, il s’agit d’une des meilleures sélections officielles depuis plusieurs années, riche de propositions fortes, souvent radicales. On n’ira pas s’en plaindre.

Le capitalisme au banc des accusés

En compétition, le motif de la déshumanisation par le travail ou par le chômage est peint par Ken Loach, Alain Guiraudie, Cristi Puiu. Quand les réalisatrices s’en mêlent, le résultat devient étonnant.

Après que l’Allemande Maren Ade, avec Toni Erdmann, a abordé la robotisation professionnelle d’une jeune cadre, voici que la Britannique Andrea Arnold (primée ici pour Red Road et Fish Tank) a tourné aux États-Unis le puissant American Honey, sur une caravane de jeunes représentants de commerce, son film le plus fort à ce jour, qui divise cependant la critique. Certains détestent viscéralement, ceux qui aiment se demandent pourquoi.

Voici des vendeurs itinérants d’abonnements à des magazines, lancés sur les routes avec leurs rites, leurs excès, leurs amours, leur musique à tue-tête. Le scénario s’est nourri d’un road trip réel de la cinéaste et sonne juste, la caméra est mobile, la pulsion hypnotique.

Une touchante héroïne (Sasha Lane) s’y éprend d’un séduisant manipulateur (Shia Labeouf, au sommet de sa forme). Slogans collectifs sur l’argent, rêve américain de réussite, religion détournée de son sens, fenêtres sur le fossé entre les classes sociales : Andrea Arnold a su voir l’Amérique.

La charge du rythme musical et des explosions émotives, sur montagnes russes de la passion, draine une énergie folle au bout d’une route qui ne mène nulle part. Trop long, mais fascinant…

Des Québécois à Cannes

Le court métrage du Québécois François Jaros, Oh What a Wonderful Feeling, revient sur les thèmes de l’heure, avec une oeuvre stylisée, douloureuse et quasi muette, parfois affectée, mais tissant un vrai climat, en compétition à La semaine de la critique. En vedette : Karelle Tremblay, au jeu réservé.

Ce film peuplé de mystères, épouse des espaces frontaliers et des routes, sur une faune de camionneurs, de prostituées, d’immigrés, avec violence qui éclate sans crier gare. La solitude, l’angoisse omniprésente, le climat surréel sont aux antipodes de ses oeuvres précédentes très narratives.

Rencontré à une réception de la SODEC, François Jaros, cinéaste de Maurice et de Toutes des connes, avoue avoir aimé s’aventurer ailleurs. « Mon but, c’est de me mettre en danger. »

Il éprouve une fascination pour les territoires inhumains peuplés de silhouettes sur l’autoroute et de camions menaçants. « Le film aborde des univers parallèles, l’incommunicabilité. C’est une oeuvre purement cinématographique, un exercice de style, mais avec plus de choses hors de l’écran qu’en lui. »

François Jaros se sent hors du glamour à la Semaine de la critique, où l’ambiance est cinéphile pur jus. Le cinéaste québécois est d’autant mieux accueilli que l’équipe de la Semaine a adoré le film dont l’inquiétante étrangeté leur évoque l’univers de Lynch.

Allégorie sur le premier amour

La jeune Québécoise Sophie Nélisse (Monsieur Lazhar, The Book Thief) est à Cannes, pour le film canadien Mean Dreams de Nathan Morlando (derrière Citizen Gangster), projeté à La Quinzaine des réalisateurs. Et heureuse d’y être. « Le film a été applaudi. Il fait chaud. On est choyé », sourit-elle, en expliquant que tous se sont investis dans le film et que son personnage fort et fragile lui plaît.

Il est vrai que plusieurs ont applaudi (La Quinzaine est une section ouverte au public, plutôt qu’aux seuls professionnels). Le cinéaste en point de presse voyait dans son thriller des échos au Badlands de Terrence Malick et au No Country for Old Men des frères Coen, etc. Mais c’est lui faire beaucoup d’honneur…

En fait, cette romance entre deux adolescents confinés à domicile puis en fuite dans la campagne automnale apparaît aussi appuyée qu’invraisemblable. La jeune fille (Nélisse), maltraitée par un père policier, voleur, tueur et méchant au cube (Bill Paxton, d’un seul bloc), s’éprend du gentil petit voisin qui veut la défendre.

Cette fable sur le passage à l’âge adulte, alliant corruption, violence, poursuites et premier amour, s’offre des problèmes de scénario et de direction d’acteurs. Les interprètes, même Colm Feore en « bad cop », n’ont guère eu l’occasion de briller. On ne parie guère sur la carrière internationale de Mean Dreams.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.


Les Chelems d’or au FFM

Étrange publicité pour le 40e Festival des films du monde (FFM) sur une page entière du magazine Variety, lu par tout le monde à Cannes et tombé sous nos yeux écarquillés. On y annonce la création des premiers «Chelems d’or», totalisant un million de dollars en bourses dans les sections compétitives du rendez-vous montréalais en selle du 25 août au 5 septembre.

Étrange, parce qu’aux dernières nouvelles, son président Serge Losique (présent sur La Croisette) n’avait pas payé tous ses employés et fournisseurs pour l’édition 2015. Sur le site du FFM, il est précisé que les treize bourses remises lors du 40e sont offertes par un généreux mécène «qui a reconnu le prestige et le sérieux du travail accompli par le FFM sur la scène nationale et internationale au cours de ces 40 éditions».

Le Grand Prix des Amériques serait assorti d’une enveloppe de 250 000 $. On voit même surgir une compétition spéciale consacrée aux films chinois (patrie du généreux donateur?) avec bourse de 110 000 $ pour son Prix d’or.

«L’argent sera déposé dans un compte en fidéicommis chez un notaire montréalais, de sorte qu’il ne puisse être utilisé pour autre chose que pour la remise des prix lors de la cérémonie de clôture, le 5 septembre», est-il encore précisé sur le site. Les requêtes de remboursements devront, si on a bien compris, frapper à une autre porte. À bon entendeur, salut!


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