À l’école du burlesque et des enchantements

Juliette Binoche, Fabrice Luchini et Valeria Bruni Tedeschi se prête au jeu loufoque de «Ma loute».
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Juliette Binoche, Fabrice Luchini et Valeria Bruni Tedeschi se prête au jeu loufoque de «Ma loute».

Que pareille démesure fantaisiste, sur fond d’anthropophagie, d’unions consanguines et de parc à huîtres sur côte de la France du Nord, soit enfantée par le jadis austère Bruno Dumont montre la bonne santé d’un cinéma hexagonal capable de rebondir aussi loin. Longtemps abonné aux tragédies, ce cinéaste aura basculé du côté de la comédie déjantée à travers le formidable P’tit Quinquin en 2014. Depuis, sa folie retrouvée le nourrit et l’enivre. Nous de même.

Si le jury demeure insensible aux charmes de Ma loute, ce sera pour cause d’aveuglement et de surdité. Bientôt au palmarès ; on l’y espère du moins.

Français tant qu’on voudra, sur combat des prolétaires et des bourgeois, ce film capture en douce des accents d’humour poético-absurde très britannique. Il rappelle les romans de G. K. Chesterton (surtout Le nommé Jeudi), qu’on vous recommande en prime. Ajoutez des réminiscences du Mon oncle de Jacques Tati.

Le tout avec un énorme inspecteur nommé Machin à l’accent improbable venu enquêter avec son comparse Malfoy sur d’étranges disparitions : des Dupondt du Nord mâtinés de Laurel et Hardy, en clin d’oeil aux policiers du P’tit Quinquin. Entre les dunes, la demeure « pure parvenue » de style néoégyptien des Van Peteghem, la ferme en ruine des Brufort, pêcheurs et passeurs cannibales, affreux, sales et méchants, devant lesquels le beau, beau monde s’extasie : « Si pittoresques ! » Alors, quand la jeune androgyne de la haute s’éprend du fiston grand dadais de la fosse qui bouffe du bourgeois au souper, ça soulève les tempêtes.

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Tourner «Ma loute», du réalisateur Bruno Dumont, a été une expérience douloureuse pour les acteurs.

Les bruissements, craquements qui accompagnent les pas et les culbutes de tout un chacun ajoutent au comique.

Ce film dadaïste de bord de mer, drôle, puissant, rafraîchissant, coloré, situé au début du XXe siècle, est une fable jouissive et explosive sur les conflits de classes. « J’ai voulu mêler une histoire de dingue avec une histoire d’amour, une histoire policière, une histoire cruelle, une histoire merveilleuse », précise Bruno Dumont. Mission accomplie !

L’heure de l’« apéri »

N’empêche que le projet fit renâcler ses acteurs, du moins les professionnels, mêlés ici à des gens du pays, fabuleux au demeurant.

Doute déjà confessé dans Comédie française, son récent ouvrage confidence, Fabrice Luchini s’est demandé ce qu’il était venu faire dans la galère du film de Dumont. Les autres vedettes à ses côtés se sont senties déconcertées de concert. Tous craignaient le ridicule de pareille outrance. D’ailleurs, ni Juliette Binoche, ni Valeria Bruni Tedeschi, ni l’homme de théâtre Jean-Luc Vincent n’avaient grand-chose à dire devant la presse à Cannes, marchant sur des oeufs. Valeria évoqua bien en creux le supplice de n’avoir pu rien exprimer, ni physiquement ni émotionnellement, à travers le non-jeu de son personnage. Oui, mais encore ?

À son habitude, Luchini prit le crachoir au nom des autres. « Il fallait ne pas avoir peur d’aller dans un truc qui pouvait se révéler très mauvais… On te met une bosse sur le dos, on te met un chapeau, on te demande de dire : “Un doigt de wisseky.” Le premier mois fut dur. »

Il fallait le voir s’autoparodier devant nous en bourgeois grotesque, chef du clan dégénéré et incestueux des Van Peteghem, chantonnant : « C’est l’heure de l’apéri, c’est l’heure de l’apéri, c’est l’heure de l’apéritif. » Dur pour l’ego d’un interprète de Nietzsche et de Céline…

« Moi qui déteste les apéritifs, gémissait l’illustre cabotin. Après ça, tu te dis : c’est mon dernier film, alors. Non, je ne remettrai pas le couvert avec Bruno Dumont, que j’adore pourtant. Je préfère le cinéma de Christian Vincent. »

Le comique comme succédané du drame

En quoi il a bien tort. Vrai, le pari de Ma loute était risqué, mais le mobile tourne bel et bien. Jamais il n’aura autant étonné au cinéma, Fabrice Luchini, en caricature de bourgeois affublé d’accoutrements impossibles, vraie figure de bande dessinée. Juliette Binoche, sorte de marquise de Grand-Air sortie tout droit de Bécassine, exaltée, violente, à moitié folle, émerge de ses marques aussi, tout comme Valeria Bruni Tedeschi en épouse au bord de l’évanouissement qui lévite en ses moments de grâce. Une procession en faveur de Notre-Dame-de-la-Mer s’offre des airs felliniens.

Le mal judéo-chrétien, incarné dans les films précédents de Dumont, se voit servi cette fois à la sauce grotesque. Pourtant, rien de plus sérieux que la comédie, Dumont en convient, rien de plus chirurgical, de plus délicat non plus. « Le comique est un succédané du drame, estime le cinéaste. Il rend la violence acceptable, même le cannibalisme, devenu drôle. Je fais des films pour penser, mais comme il est possible d’amuser en même temps, je m’éloigne de la veine naturaliste. »

Pour Ma loute, il s’est basé sur des cartes postales d’époque, fit parler les paysages venteux, aux horizons angoissants, s’aidant de savants cadrages, de bruitages élaborés, de ce Nord brut et poétique, jouant du symbole quant au reste. « Enfant de Bailleul, j’allais au carnaval, dit-il. Les garçons se déguisaient en filles. Ça allait chercher sous le masque quelque chose de très fort socialement. Mais tout dans le film doit travailler à dire la même chose : les dunes, la musique, la maison… »

Pagnol avait atteint l’universalité en s’ancrant dans les réalités marseillaises, ainsi Bruno Dumont estime ne pouvoir rejoindre autrui qu’en posant sa caméra sur un cadre local devenu métaphorique. « Il ne faut pas essayer de faire des films européens, résume le cinéaste. Ils sont tous mauvais. »

Notre journaliste est invitée à Cannes par le Festival.