Le clan Karmitz s’amène avec la manière MK2

Le producteur français Marin Karmitz est à Montréal avec ses fils Nathanaël et Elisha.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le producteur français Marin Karmitz est à Montréal avec ses fils Nathanaël et Elisha.

Marin Karmitz, légendaire producteur parisien, fondateur de la maison MK2, n’avait pas mis les pieds à Montréal depuis quarante ans. Son fils Nathanaël, qui a repris les rênes de l’entreprise en 2005, lui suggéra de venir sentir l’atmosphère en nos parages. Elisha Karmitz, responsable du volet événementiel de MK2, revient sur les lieux, comme son frère. Leur triumvirat, pour la première fois réuni chez nous, semble parler parfois d’une seule voix. « Je pense être arrivé à transmettre », sourit Marin Karmitz en regardant ses garçons.

Rien de tel qu’un petit repas à l’Express avec les trois Karmitz pour tâter les désirs d’expansion des dirigeants de MK2 à Montréal. Des membres de la Société de développement Angus (SDA), qui pilotent leur démarche, sont de la tablée.

« Nos projets à Montréal sont sérieux », assure Marin Karmitz. Il précise fonctionner à l’intuition, découvre la complexité de la ville, aux quartiers si différents les uns des autres. Ça l’inspire. Son fils Nathanaël se déclare ouvert aux offres de collaboration du milieu.

Rien n’a débouché pour Excentris, mais les Karmitz espèrent bel et bien construire ici un ou des complexes de salles, avec aires de restauration, librairies, etc. Christian Yaccarini de la SDA admet que trois sites précis (encore secrets) sont dans leur mire à Montréal.

« On avait déjà une relation avec Xavier Dolan. Ça crée des liens », précise Marin Karmitz, qui n’a que des bons mots à l’endroit du cinéaste québécois et de son Juste la fin du monde, en compétition à Cannes. « C’est intéressant de voir comment il évolue, sans se répéter. Son film est à la fois très jeune et très adulte. Lui aussi. Un talent comme le sien, il en existe quatre ou cinq dans le monde. » MK2 a coproduit Laurence Anyways, distribué Mommy, coproduit Juste la fin du monde, diffuse les films de Dolan en France.

Pour mémoire, rappelons que MK2 comme exploitant de salles occupe 20 % du marché parisien avec des oeuvres en version originale, à travers dix complexes. Il s’étend, déjà les deux pieds en Andalousie, l’an prochain au Brésil à São Paulo. Après Montréal, ses visées semblent planétaires. « MK2 n’est pas un concept français, mais universel, face aux nationalismes, aux Daech [groupe État islamique] de ce monde. On fait face aujourd’hui à des volontés délibérées de massacrer la culture et la pensée », lance Marin Karmitz.

 

Du maoïsme à l’empire

En France, on l’accuse de changer d’allégeance politique. Il a l’habitude, refuse le clivage gauche-droite, affirme se battre pour la culture.

Né à Bucarest de parents juifs, arrivé en France à 9 ans, passionné de septième art, il fut aussi un maoïste de la première jeunesse. Diplômé de l’Institut des hautes études cinématographiques, Marin Karmitz assista Jean-Luc Godard et Agnès Varda, réalisa des films militants au cours des années 70.

Il allait créer MK2 en 1967 pour diffuser des oeuvres orphelines, devint par la suite producteur (plus de 90 films), distribua au-delà de 300 films avant de développer un réseau de salles, au premier point de chute, quartier de la Bastille en 1974.

MK2 possède un catalogue de 400 titres, dont des oeuvres de Chaplin, Truffaut, Kieslowski, Kiarostami, Chabrol, Godard, etc. Une grande partie de la mémoire du 7e art français et hors frontières repose entre leurs murs.

Ne demandez pas à un membre de cette smala de s’incliner devant les nouvelles plateformes de diffusion, qui enferment les humains devant la solitude de l’ordi. « On a besoin de l’expérience de la collectivité, dit Nathanaël. Notre métier, c’est de faire sortir les gens de chez eux. On est comme la salle de concert qui se bat contre YouTube. Nous ne faisons pas de cinéma, nous créons des milieux de vie. »

Son frère Elisha poursuit : « Ce qui nous singularise, chez MK2 : nous possédons un point de vue sur ce qu’est un bon film. C’est celui qui s’interroge sur le monde et sur la façon de renouveler le cinéma. Nos concurrents n’ont pas cette grille de lecture. »

En 2014, à travers une déclaration qui fit grand bruit dans l’Hexagone, Marin Karmitz avait annoncé son retrait de la production, égratignant au passage le cinéma français, qualifié par ses lèvres de petit bourgeois en repli sur lui-même. « J’ai eu la chance de travailler avec les plus grands metteurs en scène de ma génération, Resnais, Godard, Chabrol, Malle, Kieslowski, Haneke, etc., explique-t-il. Mon regard est blasé, trop exigeant. C’est ce qui fait que j’apprécie Xavier Dolan. »

Et de rappeler que la cinéphilie en France s’est bâtie sur la durée. « Méliès et les frères Lumière y ont tracé les deux lignes historiques du cinéma. » Sa fierté : avoir contribué à transformer certains quartiers empêtrés dans la drogue, le 19e arrondissement de Paris, par exemple, entre autres choses, grâce à l’implantation de complexes de cinéma avec de bons films doublés de minicentres culturels.

Si Marin Karmitz s’est retiré de la production, pas son fils Nathanaël : « On travaille autrement, juste sur des coups de coeur. »

Le cinéma comme action collective

La salle, Marin Karmitz y croit plus que jamais : « Après les attentats du 13 novembre à Paris, on a fermé un seul jour nos salles. La ville était morte, mais nous sommes demeurés ouverts. Une femme est venue avec ses jeunes enfants, une autre a acheté son billet en disant à la caissière : “Résistance !” »

Ce pouvoir du cinéma, lui et ses fils ne le voient qu’au sein des lieux de partage, en action collective sur le monde.

3 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 4 mai 2016 06 h 49

    C'est bien dommage ....

    que cela n'ait pas fonctionné pour le cinéma Excentris.

    • Gilbert Turp - Abonné 4 mai 2016 08 h 25

      On aimait excentris en dépit de son lieu physique, un édifice impossible. Je me demande si le carcan architectural n'est pas la raison principale.

  • Réjean Martin - Abonné 4 mai 2016 09 h 23

    Des missionnaires

    papier sur des missionnaires du cinéma ! merci!