Mots champignons sur langue de bois

Notre parlure contemporaine se transforme à toute vitesse. Sans crier gare, certaines expressions surgissent sur nos lèvres, pour mieux s'effacer parfois aussi rapidement qu'elles étaient apparues. D'autres s'incrustent. Allez savoir pourquoi. On voit des mots changer de signification du jour au lendemain, comme on retourne un gant. Prenez les termes «bougon», «bougonneux», «bougonner» et autres dérivés d'un certain patronyme téléromanesque, qui fait jaser dans les chaumières. Depuis un mois, succès de l'émission oblige, «bougon» a résolument changé de sens chez nous. Avant il voulait dire grognon. Désormais, ce mot signifie pour tous, un «BS» sale et heureux qui «fourre» le système en rigolant.

Or malédiction! Le Dictionnaire québécois instantané (tout frais sorti des presses des éditions Fides), qui traque justement ces expressions champignons, n'en fait pas mention. Le livre était sous presse avant l'explosion bougonnière. N'est-il pas déjà démodé en venant au monde?

J'assène la question fatale à Benoît Melançon, auteur du dictionnaire en question (en collaboration avec Pierre Popovic), qui ne se laisse pas démonter si facilement. «Erreur! répond-il. Bougon et ses dérivés sont les premiers mots que j'ai mis dans notre site Web en 2004.» De fait, Le Dictionnaire québécois instantané invite à la fin de l'ouvrage le lecteur à consulter un site qui actualise le langage-minute. À «bougon», on y lit bel et bien la définition suivante: «Prestataire de l'aide sociale qui n'a pas besoin de consultant pour faire preuve de vision [...] synonyme: affreux, sale et habile.» Et toc!

Le Dictionnaire québécois instantané, dans sa version vendue en librairie, est, comme l'écrit Benoît Melançon, une édition «revue, corrigée et full upgradée» du Village québécois d'aujourd'hui publié par les mêmes auteurs en 2001. L'ouvrage n'a aucune prétention critique. Jamais il n'indiquera qu'une expression est fautive ou qu'elle constitue le pire des anglicismes. Le but avoué de l'exercice est clair: dégoter les formules toutes faites ou «tendance» qui naissent et meurent sur nos lèvres, relayées ou créées par les médias pour le meilleur ou pour le pire. Certaines sont nées de la langue de bois technocratique, d'autres d'une sorte d'argot de la rue, du langage full cool des ados, le tout assaisonné du jargon propre à la pop psychologie. Les «aidants naturels» sont au poste, mais aussi «le virage ambulatoire». Les «morons» ont repris de la graine avec l'incident diplomatique Canada-Bush cette année, etc. Des exemples tirés des journaux sont livrés, prouvant la popularité du ou des termes, des renvois relient les expressions hot entre elles. À «pâté chinois», on retrouve une citation tirée du Devoir, les 10 et 11 novembre 2001: «Le pâté chinois, plus qu'un plat est le fondement social et politique du Québec.» Qu'on se le dise!

Le nombre de pages a doublé en trois ans, 80 dessins de Philippe Beha offrent aujourd'hui des clins d'oeil farfelus. Les mots conservés de la première édition sont en général illustrés par des citations journalistiques plus récentes. De plus, des encarts thématiques apparaissent. Ainsi, sous la rubrique «cimetière des mots», on retrouve d'anciennes expressions tendance aujourd'hui démodées (ex.: bogue, disparu avec la grande peur informatique de l'an 2000). À surveiller: quelques drolatiques variations autour de la question référendaire. Autre ajout gratiné: «Le Petit dialogue à l'usage des communicatrices et des créateurs». La langue de bois médiatique s'y éclate à coeur joie à coups de «cheminement», de «défi extrême» et de «tome à saveur instructive». Par ailleurs des perroquets d'or, d'argent, de bronze et du meilleur espoir sont décernés à des locutions particulièrement hot. «Extrême», comme dans sport extrême, spectacle extrême, vie extrême, etc., a obtenu l'or.

Benoît Melançon et Pierre Popovic sont des professeurs de littérature française à l'Université de Montréal; le premier spécialiste du XVIIIe siècle, le second du XIXe, mais tous deux passionnés par la langue vivante à la remorque de nos modes. Ni l'un ni l'autre ne se rappelle lequel des deux a eu l'idée du dictionnaire à l'origine. Quoi qu'il en soit, ils ont entrepris de chasser avec leur filet les mots éphémères ou promis à la longévité qui poussent sous la plume des journalistes. Leurs sources sont surtout puisées dans La Presse et Le Devoir, terreau fertile de toute évidence aux locutions toutes faites tissées de «déficit zéro» et «d'assainissement des finances publiques». À remarquer: le mot «moumoune» qualifiant l'homme mollasson ou efféminé, longtemps sur le déclin, est à nouveau à la hausse.

Le Village québécois d'aujourd'hui ayant eu du succès, Benoît Melançon est devenu accroc à la quête du langage-minute, si bien que c'est surtout à lui qu'on doit Le Dictionnaire québécois instantané. «Il est fait pour un public immédiat, ancré dans l'air du temps», précise l'auteur.

«Est-ce que tel mot va faire carrière?» demande Benoît Melançon. Tout est là. À son avis, «bougon» a de bonnes chances de survie parce qu'il se prête à des mots dérivés et à des détournements de sens. Par contre, il est difficile de coller des suffixes à un terme comme «réingénierie».

«Réingénierie a marché très fort pendant un certain temps. Maintenant les gens s'en méfient et même les libéraux n'osent plus trop l'utiliser. Est-ce qu'il va devenir un mot ridicule?» La carrière de ce terme affreux est donc à suivre.

Benoît Melançon trouve l'exercice de cette quête à la fois amusant et révélateur de notre société. Ainsi l'abondance des tables de concertation, de discussion, de convergence, de prévention dans le langage semble constituer un trait de la société québécoise qui se perd en palabres sans toujours trancher dans le vif. Autre constatation: le mot «oui» est de plus souvent évacué au profit de «définitivement» (soit dit en passant un anglicisme en ce sens), «effectivement», «absolument», «radical», «exact», ou «yesssss», alors que «non» persiste à se dire non (ou pantoute). Sans soute parce que «oui» appelle les superlatifs alors que «non» constitue son propre éteignoir.

À la fin du livre, les auteurs font un appel à tous, demandant au lecteur ses suggestions, histoire de nourrir le dictionnaire et de rattraper des oublis. Si bien que l'ouvrage, d'une édition à l'autre, semble appelé à plus de longévité que bien des expressions du langage-minute qu'il consigne ici.