Le Louvre contre vents et marées

Un portrait poétique signé du plus grand cinéaste russe contemporain
Photo: EyeSteelFilm Un portrait poétique signé du plus grand cinéaste russe contemporain

Bien évidemment, on évoque L’arche russe, film-événement d’Alexandre Sokourov, unique plan-séquence avec balade dans le temps et l’espace à travers le merveilleux musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.

Francofonia, sur le Louvre à Paris, oeuvre plus mineure que L’arche russe mais parente, ici fragmentée, demeure un exercice de voltige poétique et tissé d’enseignements. À cette interpénétration de photos et films d’archives, de scènes du passé recréées par des acteurs se faisant fantômes, se greffe une démarche documentaire à la caméra glissant parmi les galeries, caressant un tableau, une statue, sous la voix hors champ omniprésente de Sokourov, fil d’Ariane parfois ténu entre passé et présent. Le cinéaste considère l’Ermitage et le Louvre comme deux montagnes européennes, deux navires présentés métaphoriquement au milieu des tempêtes.

Le plus grand cinéaste russe contemporain, à la barre de bijoux noirs comme Moloch et Faust, ne signe pas ici son oeuvre la plus unifiée, quoique Francofonia porte sa marque de bout en bout. Un Sokourov mineur se révélant supérieur à bien des docu-fictions apparemment réussis. Également peintre, il pose à travers ces deux films en écho un regard d’artiste sur la pérennité de l’art au milieu des pires vicissitudes de l’histoire, cherchant aussi à filmer l’art pictural au plus près ; les oeuvres répondent aux oeuvres répercutées les unes sur les autres, en mise en abyme.

Sur les wagons du temps, il nous entraîne surtout, après détours par les lits de mort de Tolstoï et de Tchekhov, dans le Louvre sous l’Occupation. Alors que le conservateur Jacques Jaujard (Louis-Do de Lencquesaing) a fait cacher dans les voûtes de châteaux français les oeuvres importantes du musée (près de 4000 trésors), le comte de Metternich (Benjamin Utzerath), chef de préservation du patrimoine artistique des nazis, devient un allié, par amour de l’art.

Errant à travers les galeries comme des spectres bouffons, Napoléon (Vincent Nemeth) plastronne devant les chefs-d’oeuvre qui l’immortalisent et Marianne (Johanna Korthals Altes) répète à l’envi : « Liberté, égalité, fraternité. »

Si le film s’égare parfois dans ses digressions historiques, sa beauté surgit ailleurs : parmi ces oeuvres phare du Radeau de la méduse à La Joconde dont Sokourov traque les craquelures et les regards sur le temps passé. Dans sa méditation intérieure, entre douleur et espoir sur un monde dont l’art n’est pas tout à fait le garant, les pillages trimbalent les grandes oeuvres d’un continent à l’autre, otages muets des guerres. Et tout ça fait un Louvre…

Francofonia

★★★ 1/2

Essai d’Alexandre Sokourov. Avec Louis-Do de Lencquesaing, Benjamin Utzerath, Vincent Nemeth, Johanna Korthals Altes. France–Allemagne–Pays-Bas, 2015, 88 minutes.