La mémoire de l’eau

La voix hors champ du cinéaste abordera tout au long du documentaire la puissance et l’importance de l’eau, mais aussi sa mémoire des méfaits humains.
Photo: FunFilm La voix hors champ du cinéaste abordera tout au long du documentaire la puissance et l’importance de l’eau, mais aussi sa mémoire des méfaits humains.

Le Chilien Patricio Guzmán est un oeil et une voix posés sur sa patrie d’origine avec une cohérence et une acuité au fil des oeuvres qui force l’admiration. À celui qui, au cours des années 1970, collaborait avec Chris Marker pour la trilogie La bataille du ciel, on doit un grand nombre de documentaires abordant souvent la dictature, tel Chili, la mémoire obstinée en 1997 et Le cas Pinochet en 2001. Toute son oeuvre, dont chaque film devient un nouveau chapitre, est chargée de la mémoire de ce long pays aux secousses marines, géologiques et politiques.

Le cinéaste est doublé d’un poète du souvenir et de l’exil (il vit en France), dont la caméra et la voix hors champ évoquent les zones d’ombre et de beauté avec une vraie grâce, surtout depuis Nostalgie de la lumière en 2010, alors que le Chili devenait mythique et cosmique dans le désert d’Atacama. Le bouton de nacre, primé au scénario à la Berlinale en 2015, se pose à sa suite par l’esprit, quoique dans un tout autre décor. On aborde cette fois la pointe de la Patagonie aux paysages de glaciers bleutés, aux grottes de glaces, à la grêle sur les roches. Les images éblouissantes de Katell Djian combinées aux sons et au montage hypnotiques témoignent d’un art fascinant à changer constamment d’échelles.

Tout commence sur un bloc de quartz de 3000 ans trouvé dans le désert d’Atacama qui contient une goutte d’eau. Car c’est d’eau, métaphore de vie et de mort, qu’il sera question ici, à travers cet immense archipel qui, vu d’en haut, évoque les nervures d’une feuille. La mémoire aquatique porte aussi en elle l’extermination des tribus nomades de l’eau comme celle des exécutions de Pinochet, alors que les corps ligotés à des rails se voyaient jetés du haut des airs dans la mer. La voix hors champ du cinéaste abordera tout au long la puissance et l’importance de l’eau, mais aussi sa mémoire des méfaits humains. Entre l’astre et la goutte d’eau, Guzmán voyage à travers les dimensions.

Il évoque deux histoires de boutons de nacre. Celle de l’autochtone dit Jimmy Botton, acculturé et emmené en Angleterre au XIXe siècle en échange d’un bouton en nacre. Un autre tout pareil est retrouvé au fond de la mer soudé à un rail ; seul signe de l’être assassiné durant les sanglantes années 1970, qui l’a porté.

Les anciens nomades de l’eau, arrivés au Chili 10 000 ans plus tôt, avec photos d’archives ressuscitant sur eux d’extraordinaires peintures corporelles à échos cosmologiques, sont évoqués aussi par la voix des derniers survivants dans leur langue bientôt morte, et par celle d’un poète-philosophe. Surtout par le commentaire de Guzmán, voix intérieure en glissement constant à travers les images de dépossession d’un documentaire poignant et splendide.

Le bouton de nacre

★★★★

Documentaire de Patricio Guzmán (réalisation, scénario et voix). Images : Katell Djian. Musique : Hughes Maréchal, Miranda y Tobar. Montage : Emmanuelle Joly. France-Chili-Espagne-Suisse, 2015, 82 minutes.