Réanimation

Scène du film «Le Petit Prince» du réalisateur Mark Osborne
Photo: Les Films Séville Scène du film «Le Petit Prince» du réalisateur Mark Osborne

En biologie, on parlerait d’une extinction massive. Le concept se transpose d’autant plus facilement que le secteur de l’animation québécoise a perdu environ plus des trois quarts de sa valeur de production en une dizaine d’années. Elle totalisait 112 millions en 2004-2005 et 21 millions seulement en 2014-2015. Le plancher historique a été atteint l’année d’avant, avec 13 millions seulement.

Les terribles données apparaissent dans le Profil de l’industrie audiovisuelle au Québec en 2015 tout juste publié par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec en collaboration avec l’Association québécoise de la production médiatique. La régression paraît encore plus forte rapportée sur une période plus étendue, le secteur ayant généré jusqu’à 200 millions de chiffre d’affaires au tournant du siècle.

« La décroissance s’explique par de multiples facteurs, par exemple l’explosion de la bulle technologique, le départ de certains fleurons comme Cinar, le recul des achats de certains diffuseurs nationaux, la concurrence des studios étrangers et l’apparition de crédits d’impôt en Europe ou ailleurs au Canada et la migration de la main-d’oeuvre vers l’industrie du jeu vidéo et des effets spéciaux », explique Nancy Florence Savard, représentante du secteur de l'animation à l'Association québécoise de la production médiatique.

« C’est une industrie qui a connu plusieurs défis, ajoute-t-elle. Par contre, le savoir-faire demeure et la reconnaissance aussi. Si bien qu’il y a un regain, et on commence à voir l’émergence d’un cinéma d’animation 100 % québécois ou canadien qui n’existait pas autrefois. »

La légende de Sarila, coproduit par la maison de Mme Savard, 10e Ave Productions, a relancé le bal en 2013. L’année suivante, les écrans accueillaient Le coq de Saint-Victor (encore 10e Ave). La guerre des tuques 3D a maintenu la cadence en 2015.

« Nous sommes à l’ouverture d’une nouvelle niche, poursuit la présidente. Le secteur a aussi stimulé les coproductions, si bien que l’on compte une dizaine de longs métrages en partie ou en totalité canadiens sur trois ans. Notre main-d’oeuvre est aussi de plus en plus appréciée puisque de grands studios étrangers viennent s’installer chez nous. Prenez Le Petit Prince qui a été fait à Montréal. »

D’accord, prenons. Le Petit Prince (2015) est une coproduction d’On Animation Studio. Son cofondateur, Alexis Vonarb, a épinglé une affiche en japonais de son film à vocation universelle dans son petit bureau, rue Sainte-Catherine, à Montréal.

« Le Petit Prince marche très bien : on a dépassé les 100 millions au guichet et nous ne sommes pas encore sortis aux États-Unis et en Angleterre, dit M. Vonarb. Nous avions déjà produit des séries d’animation pour la télé sur le même sujet porteur, un classique de la littérature mondiale, le plus traduit après la Bible. Ce n’est plus un livre français : chaque culture se l’est approprié. »

Pourquoi Montréal

On Animation existe depuis 1996 et est établie à Montréal depuis quatre ans. Le bureau du patron se trouve dans le quartier général d’un autre studio d’origine européenne, TouTenKartoon, qui vient de travailler sur l’adaptation du Saint-Exupéry mais aussi sur Avril et le monde truqué, coproduction franco-canadienne. Des ébauches du story-board sont encore épinglées sur le mur d’une salle où travaillaient à leurs ordinateurs deux dizaines d’animateurs le jour de l’interview.

« Le milieu français s’est demandé pourquoi on allait faire ce film à Montréal, explique M. Vonarb, lui-même d’origine européenne. C’est simple : nous avons trouvé ici un bassin de talents liés à l’animation. On voulait brasser les cultures et les façons de faire européenne et américaine. À la fin, on a eu 25 nationalités sur le film. »

Le Québec est réputé en production médiatique virtuelle (animation, jeux ou effets spéciaux). Plus d’une trentaine d’entreprises y soutiennent plus de 1000 emplois directs. En 2014-2015, le volume des productions étrangères et de service de production est passé à 407 millions (par rapport à 164 millions l’année suivante).

Cinesite Studios, maison londonienne, vient tout juste de s’installer à Montréal avec dès le départ trois projets de longs métrages à développer et la promesse d’en lancer jusqu’à dix. L’usine créative devrait employer un demi-millier de professionnels. Klaus, premier projet montréalais de Cinesite, sera réalisé par l’Espagnol Sergio Pablos, qui a donné Despicable Me (2010), dont les revenus mondiaux frisent les 700 millions.

Des jouets

À l’entrée du bureau de M. Vonarb traîne un monticule de boîtes de Playmobil parce que son nouveau projet se concentre là, autour des figurines et de leurs accessoires, comme il y a déjà eu des produits filmés dérivés de Lego, comme le jeu Angry Birds viendra se poser dans quelques jours sur un écran près de chez vous.

« Les gens de Playmobil nous ont envoyé des cargaisons de jouets, dit le producteur heureux. Nous sommes en discussion avec Investissements Québec pour structurer la production ici. Il y aura une coproduction ou des ententes de service. »

Playmobil : Robbers, Thieves Rebels planifie un budget de 100 millions, comme Le Petit Prince. Une autre grande production, Captain Underpants jouit de comptes semblables, équivalant en fait au budget annuel du Conseil des arts et des lettres du Québec. Ce Capitaine Bobette (pourquoi pas ?) sera fait main par Groupe Mikros Images, autre société française établie ici. Le fait que la géante américaine DreamWorks finance le projet rajoute de l’intérêt.

« Nous ne sommes ni producteurs, ni coproducteurs, explique Pascal Laurent directeur du studio montréalais de Mikros, rejoint en Europe. Nous sommes des prestataires de services : nous fabriquons des images pour des productions ou des coproductions, comme les studios Rodéo, Mokko, Obliquefx. Captain Underpants sera la première production des studios DreamWorks commandée à une firme étrangère. »

La boite de l’avenue McGill à Montréal a aussi travaillé sur Le Petit Prince, faisant passer de 50 à 240 ses postes de travail. Ils sont une centaine de moins à s’atteler au projet américain et à un autre baptisé Sahara, une coproduction franco-québécoise.

En biologie, on parlerait d’une très riche niche écologique. « Il y a un regain et je vois tout ça d’un très bon oeil, conclut Mme Savard. La beauté de l’animation, c’est qu’elle repose sur des mandats de longue durée. C’est très structurant et pérenne. Les meilleures oeuvres restent pour des décennies sur les écrans. Et c’est une vitrine exceptionnelle pour exporter les talents québécois. »