Ça reste dans la famille

Jesse Eisenberg joue Jonah, un brillant intellectuel maintenant jeune papa — et un sacré menteur qui reproche aux autres le même travers.
Photo: Cinéma du Parc Jesse Eisenberg joue Jonah, un brillant intellectuel maintenant jeune papa — et un sacré menteur qui reproche aux autres le même travers.

Les personnages du cinéaste norvégien Joachim Trier (Respire, Oslo, 31 août) affichent leurs blessures psychologiques avec une impudeur parfois déstabilisante. Or, ce n’est pas en débarquant en terre d’Amérique qu’il va adoucir le trait, insufflant une fois encore cette mélancolie si caractéristique.

Elle paralyse souvent les trois figures masculines dominantes de Louder Than Bombs, un titre allégorique évoquant les périls d’une héroïne évanescente (Isabelle Huppert en photographe de guerre morte depuis trois ans dans des circonstances nébuleuses), et la violence de sentiments longtemps étouffés sous une tonne de mensonges. Car bien des choses restent enfouies dans cette famille, mais elles pourraient leur éclater au visage : un journaliste du New York Times s’apprête à rendre hommage à la photographe à l’occasion d’une exposition rétrospective, et révéler le fait que l’accident de voiture dont elle a été victime à deux pas de la maison familiale était un suicide déguisé.

Photo: Cinéma du Parc Gabriel Byrne et Amy Ryan dans «Louder Than Bombs»

Gene (Gabriel Byrne), un enseignant ayant sacrifié sa carrière d’acteur pour rester auprès de ses deux garçons pendant que sa conjointe parcourait l’Afghanistan ou la Syrie, est pris d’une soudaine angoisse à révéler à Conrad (Devin Druid), le cadet, la vérité sur sa mère. L’aîné, Jonah (Jesse Eisenberg), un brillant intellectuel maintenant jeune papa — et un sacré menteur qui reproche aux autres le même travers — s’alarme devant cette possible révélation que lui connaissait déjà, voyant son frère s’enfoncer dans le mutisme et la neurasthénie. Une situation qui paralyse Gene, lui qui s’est jeté dans les bras d’une collègue qui compte Conrad parmi ses élèves.

Comme au milieu d’un vaste champ tapissé de mines, tous ces personnages avancent à tâtons, et Joachim Trier ainsi que son fidèle scénariste Eskil Vogt accentuent cette déroute en multipliant les retours en arrière, et les échappées dans l’imaginaire. La photographe, vivant constamment dans le souvenir de ceux qui l’ont aimée (y compris le journaliste interprété avec doigté par David Strathairn), arbore des allures fantomatiques, pour ne pas dire encombrantes.

Le thème du deuil non résolu au sein d’un clan embourbé dans ses névroses ne se décline pas ici de façon conventionnelle. Même si l’on s’attarde beaucoup sur la crise d’adolescence de Conrad (avec jeux vidéo et bouderies à la clé), Louder Than Bombs explore d’autres facettes, d’autres enjeux, d’autres dérives, comme celle de l’infidélité conjugale, abordée avec franchise mais sans moralisme, une posture résolument européenne dans ce film au cadre éminemment américain.

Cette radiographie familiale évite tous les écueils du mélodrame, même si la structure narrative sinueuse et cérébrale neutralise parfois l’émotion. Personne, y compris Isabelle Huppert en mère dépressive et tourmentée, n’en fait des tonnes pour attirer la pitié. C’est nettement plus scandinave que hollywoodien.

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Louder Than Bombs

★★★

Drame de Joachim Trier. Avec Gabriel Byrne, Isabelle Huppert, Jesse Eisenberg, Devin Druid. Norvège-France-Danemark, 2015, 109 minutes.