Une dramaturgie universelle

Toshiro Mifune rattrapé par le destin dans la version nippone de «Macbeth».
Photo: Criterion Toshiro Mifune rattrapé par le destin dans la version nippone de «Macbeth».

La plupart des pièces de Shakespeare ont non seulement déjà été adaptées au cinéma, elles l’ont été souvent. Rien d’étonnant à cela. En effet, des enjeux dramatiques comme la soif de vengeance, les périls de l’ambition débridée, ou encore la manipulation des apparences, qui se trouvent au coeur de la dramaturgie shakespearienne, sont universels. Puissamment développés par le Barde dans des propositions, c’est le moins qu’on puisse dire, éprouvées, lesdits enjeux constituent encore et toujours une matière première narrative attrayante. À preuve, tous ces films « librement inspirés » de l’oeuvre de Shakespeare qui, sans que l’on s’en rende nécessairement compte d’emblée, viennent s’ajouter à la kyrielle d’adaptations officielles.

Mais alors pourquoi, quitte à adapter Shakespeare, ne pas faire ouvertement référence aux titres, hyperconnus pour la plupart, des pièces revisitées ? Et pourquoi, a fortiori, maquiller les intrigues originelles au point qu’il faille y regarder à deux fois — sinon davantage — pour reconnaître celles-ci ? N’est-ce pas se priver de la popularité et du cachet inhérents à la « marque » Shakespeare ?

Photo: Criterion Toshiro Mifune rattrapé par le destin dans la version nippone de «Macbeth»

Si l’on en croit la professeure Ariane M. Balizet, qui s’est spécialisée dans les relectures destinées au public adolescent (telles 10 choses que je déteste de toi et O), la nature désormais mythique des schémas narratifs shakespeariens se passe de présentation.

« Cette expérience précise peut être résumée par ce que j’appelle la “ re-connaissance ”. Dans certains cas, ces films suscitent une re-connaissance comme une fonction du familier : l’immédiateté de l’action à l’écran est surlignée quand le film révèle une intrigue ou un procédé narratif semblable à Shakespeare », écrit-elle dans l’ouvrage collectif Almost Shakespeare : Reinventing His Works for Cinema and Television.

Shakespeare « re-connu »

Double vie, 1947. On trouve une excellente illustration de ce concept dans ce long métrage de George Cukor (My Fair Lady) écrit par le couple d’auteurs et de comédiens formé par Garson Kanin et Ruth Gordon (la voisine dans Le bébé de Rosemary). Campé dans le milieu du théâtre à Broadway, ce film noir sophistiqué relate le lent glissement homicide d’un acteur qui, alors qu’il joue Othello, finit par confondre sa personnalité et celle du personnage, tuant au passage sa maîtresse.

La planète interdite, 1956. On ne pense pas automatiquement à William Shakespeare devant ce classique du cinéma de science-fiction. Et pourtant ! Ce film de Fred M. Wilcox, qui met notamment en vedette Robby le Robot, future influence de C3PO et R2D2 dans La guerre des étoiles, reprend une bonne partie de l’argument de La tempête en transportant l’action dans l’espace alors qu’une équipe d’astronautes débarque en ledit lieu où le survivant d’une précédente mission leur réserve plus d’une surprise.

Le château de l’araignée, 1957. Cette transposition de Macbeth dans le Japon féodal est considérée, à juste titre, comme l’une des meilleures adaptations de la célèbre tragédie contant la chute d’un couple d’ambitieux assoiffés de pouvoir. La séquence de « la forêt qui marche », ultime prophétie de l’esprit tentateur (qui remplace ici les traditionnelles sorcières), constitue un rappel éloquent de la virtuosité du cinéaste Akira Kurosawa (Rashōmon, Les sept samouraïs).

West Side Story, 1961. À l’origine de ce très populaire drame musical réalisé par Robert Wise (Hantise, La mélodie du bonheur) se trouve la version scénique de Leonard Bernstein et Stephen Sondheim, laquelle tire sa source de Roméo et Juliette. Ce récit chantant d’un amour interdit entre deux adolescents issus de gangs de rue rivaux n’a, sur le fond, rien perdu de sa pertinence.

Le roi lion, 1994. Eh oui, les Studios Disney ont eux aussi pigé dans le répertoire shakespearien, et pas pour le moindre de leurs succès. C’est l’histoire d’un lion, fier souverain de la savane, qui est lâchement assassiné par son frère envieux, puis celle de son fils exilé qui revient venger son père et réclamer son trône. C’est Hamlet, en somme, avec des animaux qui parlent et Elton John qui chante.

Le démantèlement, 2013. En toute justice, ce magnifique film de Sébastien Pilote (Le vendeur) est sans doute davantage influencé par Le père Goriot. Or en son temps, Balzac s’était ouvertement inspiré de Shakespeare et de son Roi Lear pour conter les tourments d’un patriarche qui donne tout à ses filles jusqu’à être complètement dépossédé. Le sort auquel se résout de plein gré l’éleveur de moutons qu’incarne Gabriel Arcand avec force dignité dans la relecture de Pilote.

Comme quoi une bonne histoire, bien structurée, peut fonctionner dans n’importe quel contexte.

Haute fidélité

Ou le meilleur des adaptations officielles

1948 — Hamlet, Laurence Olivier. Aucune version n’a encore supplanté en grâce (et en splendeur visuelle) celle, définitive, dans laquelle Olivier tient la vedette en prince vengeur en proie à la mélancolie.

1952 — Othello, Orson Welles. Le génial cinéaste relate la vénérable histoire de manipulation et de jalousie avec panache. L’un des meilleurs films du réalisateur de Citizen Kane.

1967 — La mégère apprivoisée, Franco Zeffirelli. Jamais subtile, cette adaptation bénéficie de la chimie électrisante que partagent Richard Burton et Elizabeth Taylor, lui aventurier pris au jeu de l’amour, elle enjeu de l’aventure qui ne se laisse pas facilement conquérir.

1968 — Roméo et Juliette, Franco Zeffirelli. Leonard Whiting, 17 ans, et Olivia Hussey, 16 ans, étaient les premiers à avoir, peu ou prou, l’âge des amoureux adolescents séparés par leurs familles chicanières.

1971 — Macbeth, Roman Polanski. Jon Finch et Francesca Annis cachent sous leur jeunesse et leur beauté une bestialité à laquelle ils donnent libre cours dans l’espoir d’usurper le trône. « De bruit et de fureur », oui, mais aussi de folie et de sang.

1994 — Richard III, Richard Loncraine. Avant d’être Gandalf dans Le seigneur des anneaux et dans X-Men, sir Ian McKellen est un brillant acteur shakespearien, en témoigne sa composition mémorable dans cette dystopie nazie, fidèle à la pièce sur le fond.

1999 — Titus, Julie Taymor. Jessica Lange, reine des Goths, se venge d’Anthony Hopkins, général romain sanguinaire. Un style inouï.

2012 — Coriolanus, Ralph Fiennes. Fiennes et Gerard Butler s’affrontent jusqu’à la mort pendant que Vanessa Redgrave tire les ficelles en coulisse. Contexte postmoderne, verbe intact.
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 avril 2016 19 h 02

    Où caser « Falstaff », d'Orson Welles ?

    Un chef-d'oeuvre impérissable.