Cinéma - Berlin, le soleil en moins, est une aussi bonne plate-forme pour les films que Cannes

Berlin — «Nous avons regardé 3117 films... On ne pouvait pas en voir plus!», s'exclame Dieter Kosslick. Pour le directeur du festival de Berlin, qui a démarré jeudi soir et dure jusqu'au 15 février, la 54e édition s'annonce riche.

Quatre cents productions de quatre-vingts pays ont été sélectionnées, vingt-trois films sont en compétition pour les Ours d'or et d'argent, dont certains abordent des thèmes politiquement sensibles. Soixante-huitard et social-démocrate convaincu, Dieter Kosslick persiste dans sa volonté de «politiser» la Berlinale. L'année dernière, Dustin Hoffman avait critiqué avec véhémence la politique de Bush en Irak. Certains redoutaient que les stars américaines désertent le «festival rouge». «Mais elles ont compris que, le soleil en moins, Berlin était une aussi bonne plate-forme de marketing pour leurs films que Cannes», remarque Kosslick.

Nick Nolte, Nicole Kidman et Jack Nicholson ont ainsi accepté de braver la pluie. Nicholson sera doublement à l'honneur, avec Tout peut arriver de Nancy Meyers (hors compétition et en nomination pour les Oscars) et une rétrospective intitulée New Hollywood 1967-1976. Trouble in Wonderland, où l'acteur joue dans quelques-uns des films qui ont voulu changer Hollywood, comme The Shooting, Easy Rider ou Chinatown. «On peut les regarder à la lumière du débat actuel sur l'Amérique», souligne Kosslick, sous-entendant que le cinéma américain d'aujourd'hui est plus «politiquement correct» qu'il ne l'était dans les années 70.

Se positionnant comme le forum social du cinéma, la Berlinale a décidé cette année de mettre l'accent sur l'Afrique du Sud et l'Amérique latine. Outre Country of my Skull, de John Boorman, avec Juliette Binoche, un long questionnement sur l'apartheid, la Berlinale consacre deux journées aux productions vidéo du Nigeria.

Concernant l'Amérique du Sud, la décision s'est imposée d'elle-même. «Pour la première fois depuis des années, nous avions trois films sud-américains en compétition, et de nombreux autres, dans les autres sections, provenaient de pays où 44 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté.»

Las! Le Festival de Cannes a mis à mal ce beau dispositif en ravissant à Berlin The Motocycle Diaries de Walter Salles, un film très attendu sur le voyage en moto de Che Guevara à travers l'Amérique du Sud en 1952. D'autant plus embarrassant qu'un documentaire sur le tournage du film, Travelling with Che Guevara, de Gianni Minà, sera, lui, diffusé comme prévu.

Motif de consolation, la Berlinale reste la meilleure vitrine du cinéma allemand. L'an dernier, les médias du pays s'étaient assez plaints de l'absence de films allemands à Cannes (qui accueillera sûrement cette année Marseille, de la Berlinoise Angela Schanelec). Des lamentations d'autant plus explicables que 2003 a été une année exceptionnelle outre-Rhin, couronnée par le succès de Good Bye Lenin!, en Allemagne (6,4 millions de spectateurs), mais aussi à l'étranger (1,3 million en France). De plus, à la surprise générale, Caroline Link avait reçu l'Oscar du meilleur film étranger pour Nirgendwo in Afrika.

En 2003, le cinéma allemand a attiré 25,3 millions de spectateurs, contre 19 millions en 2002 — soit une part de marché de 17,5 % sur son propre territoire (11,9 % en 2002). À la recherche de nouveaux héros, la population, outre Good Bye Lenin!, a plébiscité deux films: Luther (2,3 millions d'entrées) et Le Miracle de Berne (3,3 millions), relatant les exploits du footballeur Helmut Rahn qui remporta la Coupe du monde en 1954 à Berne. Dans la foulée, des magazines comme Vogue ou Max se sont mis à vanter le «made in Germany». Même certains top-modèles arborent le drapeau noir, rouge et or.

L'année 2004 promet un virage à 180 degrés. Car le milieu cinématographique n'attend qu'un seul grand film, pour la fin de l'année. Et ce film n'a pas vraiment choisi une figure héroïque: Der Untergang raconte les derniers jours d'Hitler dans son bunker, avec dans le rôle-titre le Suisse Bruno Ganz. «Jusqu'à maintenant, je ne connais qu'un seul bon film sur Hitler, celui de Charlie Chaplin, remarque Dieter Kosslick. Mais pourquoi pas? Les Allemands ne doivent pas avoir peur de confronter leur histoire.»

Cette année, la Berlinale a programmé quarante films et documentaires allemands, mais, paradoxalement, a eu le plus grand mal à alimenter la compétition, où n'en figurent que deux. Mais, fait notable, le premier est signé par Fatih Akin, jeune réalisateur d'origine turque, et le second par Romuald Karmakar, Français né à Wiesbaden ayant longtemps vécu en Grèce.

Côté auteurs aussi, il faudra attendre 2005 pour une représentation plus étoffée. Hormis Angela Schanelec, les cinéastes de l'école de Berlin (Christian Petzold, Thomas Arslan, Henner Winkler, Ulrich Koehler) sont tous en train d'écrire leurs scénarios. «Nous sommes ravis que le cinéma allemand sorte de l'ombre, confie Petzold, le réalisateur de Contrôle d'identité et de Sécurité intérieure. Mais pour l'art et essai, cela ne change pas grand-chose. Il faut toujours déployer une énergie folle afin de réunir trois euros. Et quand ces films sortent, ils ne bénéficient souvent que d'une seule copie par grande ville. Heureusement qu'il y a les festivals... » La Berlinale reste donc l'un des meilleurs endroits où prendre la mesure de la renaissance du cinéma allemand.