«Léon Morin, prêtre», de Jean-Pierre Melville

Affiche originale du film «Léon Morin, prêtre» de Jean-Pierre Melville
Photo: Source Lux Compagnie Ciné?matographique de France Affiche originale du film «Léon Morin, prêtre» de Jean-Pierre Melville

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué…

Barny ne croit pas en Dieu. En pleine occupation, cette jeune veuve élève tant bien que mal sa fille. Communiste convaincue, elle entre un jour dans une église où, par colère autant que par désoeuvrement, elle provoque un prêtre en duel idéologique. Intrigué, ce dernier, l’abbé Léon Morin, invite Barny à lui rendre de nouveau visite. Lors de ces rencontres, elle croit pouvoir ébranler la foi du prêtre, et lui, la gagner à celle-ci. Mais voilà, Léon est jeune, et il est beau, et Barny n’est pas insensible à ces réalités-là. C’est tout le dilemme que vivent les protagonistes du film Léon Morin, prêtre, le coup de coeur — ou plutôt le coup de foudre — de Martine Jeanrenaud-Facal, une lectrice de Sherbrooke.

« Je suis d’une époque où l’audiovisuel ne faisait pas partie de la vie. La télévision n’existait pas ; j’ai vu mon premier dessin animé, Blanche-Neige et les sept nains, de Walt Disney, dans une salle communautaire à six ans. Aller au cinéma était alors une sortie mémorable.

Léon Morin, prêtre a été mon premier film d’adulte. J’avais 15 ou 16 ans et je fréquentais “l’instruction religieuse”, qui précède, chez les protestants, la confirmation du baptême et la première communion. Je pense qu’on nous avait recommandé ce film à cause de son sujet religieux, celui de la conversion d’une jeune femme de gauche et athée à la foi catholique.

Comme l’héroïne, j’avais été subjuguée par le jeune Belmondo, si beau en soutane, et j’étais sortie de la projection profondément bouleversée. Mais était-ce par un élan mystique ou par mon premier émoi amoureux ? Nous avions l’habitude, nous les jeunes protestants, de nous moquer des “cathos”, qui devaient aller confesser leurs péchés au curé alors que nous nous venions de nous adresser directement à Dieu sans intermédiaire, mais j’aurais volontiers fait la file pour aller me confesser à ce Léon Morin, et j’ai espéré jusqu’à la fin que l’amour bien terrestre de la jeune femme le détourne de son sacerdoce.

J’ai revu le film à la télévision des décennies plus tard, mais le charme était rompu. »

Madame Beck

Comme c’est le cas pour beaucoup de films, Léon Morin, prêtre, une oeuvre dont à peu près personne ne songerait aujourd’hui à contester la valeur, reçut en son temps un accueil mitigé. Dans L’Humanité, on mit en garde contre « la passivité monotone de la récitante », alors que dans Le Figaro, on constata plutôt : « La grâce s’imite donc. »

Une grâce rencontrée précédemment, dans le roman original de Béatrix Beck, en l’occurrence. Publié en 1952 Léon Morin, prêtre remporta le prix Goncourt cette année-là. Secrétaire d’André Gide, Beck fut encouragée à écrire par l’auguste auteur. Ce qu’elle fit, en s’inspirant initialement de ses propres expériences durant la guerre. À l’instar de l’héroïne de Léon Morin, prêtre, l’écrivaine communiste épousa un juif apatride qu’elle perdit à la guerre après qu’ils eurent eu une petite fille.

Photo: Source Lux Compagnie Cinématographique de France Affiche originale du film «Léon Morin, prêtre» de Jean-Pierre Melville

Romanesque, l’existence hors normes de cette auteure franco-suisse la vit voisiner Jean-Paul Sartre avant qu’un poste à l’Université de Berkeley l’entraîne aux États-Unis. Puis, si, si, à l’Université Laval à Québec et à l’Université de Sherbrooke, entre autres points d’ancrage. De retour en France au milieu des années 1970, elle se remit à écrire après un hiatus de huit ans.

En 1979, son roman La décharge, ou les sublimations féeriques d’une adolescente en bute à une réalité sordide, lui valut le prix du Livre Inter. Après cela, son activité littéraire se fit plus assidue jusqu’en 2000. Atteinte de la maladie de Parkinson, Béatrix Beck mourut en 2008 à l’âge vénérable de 94 ans.

Monsieur Melville

Sorti en 1961, Léon Morin, prêtre, le film, est le sixième long-métrage de Jean-Pierre Melville, réalisateur entre autres des films Le silence de la mer et L’armée des ombres, qui se déroulent eux aussi durant l’occupation de la France par les nazis.

Dans la seconde moitié de sa carrière, ce cinéaste virtuose s’est imposé comme le maître absolu du « polar à la française » grâce à trois chefs-d’oeuvre du genre : Le deuxième souffle, Le samouraï, et Le cercle rouge, parus entre 1966 et 1970. Pour cette raison, Léon Morin, prêtre, qui suit et précède deux films relevant du genre noir (Deux hommes dans Manhattan et Le doulos), apparaît atypique dans la filmographie du cinéaste.

Or, quand on y regarde de près, on constate combien, au fond, Melville aimait essentiellement raconter des affrontements psychologiques, la finalité « physique », le cas échéant, relevant volontiers de l’« anticlimax » (on pense à la finale du Samouraï). On pense à ce nazi qui essaie de gagner la sympathie de ses hôtes (Le silence de la mer), à cet évadé de prison qui tâche de tromper la roublardise d’un commissaire déterminé (Le deuxième souffle), à cette jeune femme pieuse qui tente de réformer un vil séducteur (Quand tu liras cette lettre), etc.

D’ailleurs, Léon Morin, prêtre explore plus avant les thèmes de la foi et du désir déjà abordés dans ce film méconnu de 1953 en inversant cette fois les rôles, l’homme devenant le tenant de l’élévation spirituelle et la femme, de la tentation amoureuse.

Un couple mémorable

Vedette d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, le fougueux Jean-Paul Belmondo ne constituait pas un choix évident pour incarner Léon Morin, un saint qui s’ignore. Sobre et infiniment nuancé, Belmondo tint pourtant là l’un de ses très grands rôles.

Pour autant, ce pas de deux entre un abbé et une agnostique ne fonctionnerait pas sans la présence tout aussi sensible d’Emmanuelle Riva (Hiroshima mon amour). Les deux icônes forment un couple d’autant plus mémorable qu’il est voué à ne pas être.

Un mot, en terminant, sur ce « charme rompu » qu’évoque madame Jeanrenaud-Facal. C’est là l’illustration d’un tout autre dilemme : revoir ou ne pas revoir ce film qu’on a autrefois tant aimé ?

Manifestez-vous !

Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous avec l’adresse : cesfilms@ledevoir.com.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 13 avril 2016 19 h 54

    Jean-Pierre Melville, né Jean-Pierre Grumbach le 20 octobre 1917 à Paris, mort le 2 août 1973

    Juif asalcien, il a choisi son pseudonyme durant la Deuxième Guerre mondiale en hommage à l'écrivain américain Herman Melville.