La Cinémathèque prend l'eau

Les finances de la Cinémathèque québécoise, chroniquement fragiles, sont dans le rouge. Les employés et les cadres de l'institution ont accepté cette semaine des réductions salariales de 20 % (avec une journée de travail en moins) effectives jusqu'à la fin de l'année financière, qui se termine le 31 mars, mais l'entente reste à signer. Par ailleurs, les projections publiques, fleuron et vitrine de la boîte, seront interrompues tout l'été, de la mi-mai à la deuxième semaine de septembre. D'ici la fin de février, des solutions pour les années à venir devraient être mises en place, avec des postes sacrifiés à prévoir.

Aux problèmes d'argent de l'institution quadragénaire s'ajoutent des besoins urgents de conservation et de catalogage. Le conseil d'administration en réunion mardi dernier a dû envisager des coups de barre. Dès ce matin, la direction rencontre l'exécutif de son syndicat pour faire le point.

«Ça va mal depuis longtemps à la Cinémathèque, reconnaît le directeur général de l'institution Robert Boivin, qui n'est en poste que depuis la fin d'octobre 2002 et doit faire face à la dissonante musique. On a terminé le dernier exercice financier avec un déficit accumulé de 579 000 $. Il est plus élevé que notre marge de crédit.» Banques et subventionneurs se disent prêts à appuyer le développement de la Cinémathèque mais non à éponger le déficit. «Il faut réduire nos dépenses», conclut le directeur. Cinquante-six pour cent des revenus de la Cinémathèque viennent de subventions et il y a 20 % de revenus divers; 83 % du budget de l'établissement passe en frais fixes, dont 59 % en salaires.

«On avait deux scénarios sur la table: mettre à pied 17 personnes ou réduire nos salaires de 20 % en février et mars, économisant ainsi 60 000 $, précise le directeur. Ensuite, on tombera dans une autre année financière.» Une nouvelle marche à suivre sera alors nécessaire, alliant peut-être une baisse des salaires à une réduction des effectifs, prévoit-il. Robert Boivin et son équipe sont encore à l'étape des cogitations, mais il est acquis que des postes seront abolis, entre sept et dix sans doute.

Dominique Dugas, le président du syndicat des employés de la Cinémathèque, estime qu'il n'y a pas de gras à couper parmi les troupes. «On est 26 permanents, huit cadres, douze ou treize employés à temps partiel, avec chacun des fonctions importantes. Sacrifier des postes, c'est sabrer le mandat de la Cinémathèque. On va tout faire pour trouver des solutions créatrices et maintenir cette institution.»

Le président du syndicat s'avoue pourtant, comme ses collègues, très inquiet. D'autant plus qu'une baisse temporaire de salaire a déjà été acceptée. «On est sur le qui-vive, s'attendant à des solutions qui feront mal. Il y a 400 000 $ à trouver pour les prochaines années, et on craint que la majorité de la somme soit prise à même la masse salariale.»

À trois reprises dans le passé, l'État québécois est intervenu pour éponger les dettes de l'institution, dont un sérieux coup de pouce apporté à la fin de l'année 2000. «Le facteur sonne trois fois, pas quatre», dit Robert Boivin.

Il jure vouloir se concentrer sur la triple mission de son institution: documenter, diffuser, conserver, et faire des compressions sans renier ses objectifs. Des efforts ont été faits pour stimuler le mécénat privé à travers une fondation. «On n'a pas cette culture de philanthropie en cinéma, dit-il, plutôt celle du troc, d'échanges de services. Les activités de financement prennent du temps à mettre en place.»

Rappelons que l'ex-ministre de la Culture Agnès Maltais avait annoncé l'automne dernier son intention d'instaurer un dépôt légal pour les oeuvres audiovisuelles, en en confiant le mandat à la Cinémathèque. Elle lui octroyait une aide financière de

550 000 $ afin de l'aider à cet effet, mais la loi reste à voter et le contrat ferme à négocier. Des travaux importants demeurent aussi à entreprendre, dont l'élagage des collections dans les entrepôts de Boucherville, leur catalogage et leur informatisation, qui n'est pas complétée. C'est pour s'attaquer à ces tâches que les employés cesseront de travailler aux projections pour concentrer leurs efforts ailleurs. «L'équipe qui travaille à la conservation s'occupe aussi des projections publiques, explique Robert Boivin. Si on veut atteindre nos objectifs, il faut se concentrer sur les tâches de conservation durant l'été.» D'où l'arrêt temporaire des projections. Durant ce temps, des projecteurs vidéo numériques seront installés, la climatisation changée dans les entrepôts, etc.

Robert Boivin précise que, pendant ces mois sans projections publiques, la Médiathèque continuera à fonctionner, les salles pourront être encore louées par des clients. Durant le Festival de jazz, les salles de la Cinémathèque rouvriront, car la programmation est déjà prévue. Mais en gros, finis les films durant plusieurs mois. En septembre, les cinéphiles devraient pouvoir y refaire le plein de classiques du septième art, mais l'institution connaîtra une saignée dont on ignore encore la nature comme la portée.
1 commentaire
  • julie vaillancourt - Inscrite 7 février 2004 01 h 54

    Notre patrimoine cinématographique sur la glace

    Pendant que l'organisation du club de hockey des Canadiens de Montréal demande une aide financière, ainsi qu'une diminution de ses taxes foncières, (alors qu'elle débourse des sommes dérisoires pour payer ses joueurs!), notre patrimoine cinématographique se retrouve une fois de plus sur la glace.Mais une glace beaucoup plus fragile que le Centre Bell!

    En effet, la cinémathèque québécoise, un organisme à but non lucratif, qui se charge, entre autre, de préserver, de conserver et de faire connaître notre patrimoine cinématographique, se trouve dans de « beaux draps », faute d'argent.

    Pas facile de gérer un tel organisme, de préserver des milliers de mètres de pellicule, mais surtout de faire comprendre aux gens comme vous et moi, et même aux gens du milieu du cinéma, qu'un organisme de la sorte est vital pour notre culture.

    Évidemment, la cinémathèque organise régulièrement des rétrospectives, des projections, mais dorénavant, les films cultes québécois, comme internationaux, ne pourront plus y être visionnés. Dommage. puisque avec ces projections publiques, momentanément interrompues, c'est toute une tradition qui est mise en péril pour la cinémathèque et les cinéphiles.

    À l'heure où, nos productions cinématographiques québécoises tentent de faire leur place dans les cinémas commerciaux, (qui demeurent incontestablement la niche des productions américaines), la place que l'on réserve à la projection des grands classiques du cinéma québécois devient des plus précaire. Assumée jusqu'ici par la cinémathèque, les salles de classes des universités et des cégeps deviendront-ils les seuls lieux de projections de notre patrimoine cinématographique?

    Bref, notre patrimoine semble beaucoup moins précaire sur la patinoire.