Cassez d’abord et causez ensuite !

Jake Gyllenhaal doit relever le difficile pari d’incarner un homme qui ne ressent plus rien.
Photo: VVS Films Jake Gyllenhaal doit relever le difficile pari d’incarner un homme qui ne ressent plus rien.

Avec le délicieux Démolition, Jean-Marc Vallée ne nage pas en eaux aussi profondes que dans Dallas Buyers Club, son premier film américain, mais son dernier long métrage rappelle Le bon côté des choses (Happiness Therapy) de David O. Russell pour sa rébellion contre les carcans des conventions et sa drôlerie. Cette comédie dramatique n’est pas exempte de clichés. Sous la fantaisie se profilent des formules parfois convenues, mais toutes sortes d’idées loufoques et parfois profondes s’y heurtent en autos tamponneuses, créant des étincelles comme aux riches heures de son C.R.A.Z.Y.

Place à l’histoire de David, un ingénieur riche et prospère (Jake Gyllenhaal) qui, au lendemain de la mort accidentelle de son épouse, perd sa sensibilité (même un bout de son coeur) et se met à démolir ce qui l’entoure pour mieux se retrouver. « Tout est devenu métaphore pour moi », dira le personnage, à mesure que le film et David s’égarent ou se retrouvent en des situations inattendues. Des questions importantes se posent en filigrane : sur les sentiments réels envers ceux qu’on prétend aimer, sur les diktats tyranniques de la société, sur la nécessité de faire le vide avant de se reconstruire.

Dégaine impassible

Gyllenhaal doit relever le difficile pari d’incarner un homme qui ne ressent plus rien et ajoute l’humour à une dégaine impassible à la Buster Keaton, tout en se lançant à corps perdu dans une série d’expériences farfelues ou libératrices. Démolir sa belle maison ultramoderne, développer une obsession sur la machine distributrice qui ne lui a pas livré sa friandise à l’hôpital, entreprendre une relation d’abord épistolaire avec Karen, la directrice du service à la clientèle de ladite compagnie (Naomi Watts, très fraîche), elle-même flanquée d’un préado rageur pas fixé sur son orientation sexuelle (Judah Lewis, formidable). Chris Cooper en beau-père et employeur de David, à peu près seul à jouer au premier degré, est particulièrement juste.

À la fin, certains revirements tombant trop à pic, telle une histoire éclaboussant son épouse défunte, constituent des facilités scénaristiques. Mais il y a dans Démolition de si heureuses ruptures de ton, sautant de la tragédie du deuil à la joie primesautière — une danse de Gyllenhaal dans les rues de New York —, à cette fausse romance mais vraie amitié avec Karen, elle-même en crise existentielle, en passant par les liens créés entre David et le jeune Chris (deux enfants, dirait-on), qu’on s’amuse à emprunter à cent à l’heure tous ces virages. Yves Bélanger, le directeur photo de Vallée, ne renouvelle rien, mais éclaire le jeu avec une joie évidente.

Démolition est le genre de film de rédemption à prendre comme une fable sur la vie à réinventer pour pouvoir l’aimer ; le tout sur les choix musicaux toujours inspirés de Jean-Marc Vallée : La bohème d’Aznavour, It’s All Over Now, Baby Blue de Dylan par The Chocolate Watchband, When I Was Young de The Animals, etc. Tout cela dans un film que Vallée qualifie de rock roll, mais qui est aussi son plus collé par l’esprit aux folles décennies 1960 et 1970 qui renouvelaient le monde en dansant.


Démolition (V.F. de Demolition)

★★★ 1/2

Drame de Jean-Marc Vallée. Scénario : Bryan Sipe. Avec Jake Gyllenhaal, Naomi Watts, Chris Cooper, Judah Lewis, Heather Lind. Image : Yves Bélanger. Montage : Jay M. Glen. États-Unis, 2016, 101 minutes.