Le film maudit de Nicolas Boukhrief

Le réalisateur français Nicolas Boukhrief
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le réalisateur français Nicolas Boukhrief

Son film n’est pas un film, mais un parcours du combattant. Non seulement Made in France, dans lequel un journaliste infiltre une cellule djihadiste à Paris, n’a pas gagné les grands écrans français aux lendemains des attentats du 13 novembre dernier qui ont frappé notamment le Bataclan et le stade de France, mais il aura reçu des bâtons dans les roues à chaque étape de sa trajectoire. La réalité le rattrapait toujours, le couvrant de peur, puis de sang.

On accueille Nicolas Boukhrief à son arrivée à Montréal. Son Made in France sort sur grand écran seulement au Canada et en Israël, mais le cinéaste ne l’accompagne qu’au Québec, en salles le 15 avril.

Ça lui fait prendre de front les vagues meurtrières perpétrées au nom de l’islam. « Si l’intégration se faisait mieux, si ces jeunes pouvaient se loger, travailler, ils seraient moins tentés par le Djihad,estime-t-il. Les banlieues et les quartiers musulmans ont été abandonnés par la République avant d’être rattrapés par les salafistes. La misère sociale y règne depuis trente ans. On doit comprendre ce qui pousse des citoyens français à se faire exploser avec leurs concitoyens. Comment ? Pourquoi ? Il faut creuser. »

En novembre, après les événements, la plupart des exploitants de salle rejetaient le film pour des raisons évidentes. « On l’avait retiré nous-mêmes. C’était l’heure du deuil. » Arrachée alors de tous les lieux publics, son affiche, où la tour Eiffel se confondait avec un fusil Kalachnikov. Reprogrammerplus tard semblait irréaliste. Dans deux ou trois salles à peine ?

Oeuvre maudite ? Peut-être, mais en fin de compte propulsée dans une nouvelle dimension, sortie en janvier directement en vidéo sur demande partout, piratée à qui mieux mieux. « Qu’elle soit piratée ne me dérange pas. Jamais un de mes films, surtout à si petit budget, n’a-t-il reçu une telle couverture de presse ni pareil accueil. Il cartonne. Mais on est sortis de la logique mercantile. Il suffirait qu’un gamin soit dissuadé de s’enrôler grâce à lui, pour me rendre heureux. On est passés à autre chose. »

Nicolas Boukhrief explique à quel point personne ne voulait du projet, qui semblait brûler les mains comme un tison. « J’ai mis un an à trouver un producteur,dit-il. On essuyait des refus de financement. À tel point que j’avais dû changer son titre avec L’enquête et présenter un faux scénario de polar très nul où les djihadistes étaient remplacés par des membres de la mafia russe. En France, il n’y a pas beaucoup de films politiques. C’est un milieu embourgeoisé. »

Nicolas Boukhrief avait plusieurs polars à son actif, dont Le convoyeur avec Jean Dujardin et Albert Dupontel en 2004. Les faux billets de la mafia russe du scénario bidon lui ont permis d’aller de l’avant.

Aux lendemains de l’affaire Merah

Dès les lendemains des attentats de Mohammed Merah en mars 2012 à Toulouse et à Montauban, le cinéaste avait voulu aborder le sujet. Sept personnes, dont trois enfants d’écoles juives, étaient alors abattues.

Né d’un père algérien et d’une mère française, élevé sur la Côte d’Azur, une région très à droite, il a vécu le racisme. « Sans avoir été éduqué dans la culture musulmane, je me suis retrouvé en porte à faux avec la société », dit-il. D’où son désir de mener à bout Made in France. Il découvrit la propagande djihadiste sur Internet, source précieuse de documentation.

« Trouver des acteurs fut difficile aussi,dit-il. Ensuite, les mairies ne voulaient pas que je tourne sur leur territoire, de peur d’être identifiées au sujet. Même les particuliers refusaient de louer leurs appartements. » Ça s’est passé en région parisienne près des banlieues sans faire de vagues, afin d’éviter que les salafistes brouillent les cartes. « Mais il s’est passé un truc bizarre. On a commencé à tourner au moment des départs en Syrie, avec les décapitations d’otages aux chaînes d’info. Dans mon scénario, al-Qaïda était derrière ces crimes et je ne l’ai pas remplacé par le groupe État islamique. D’ailleurs, al-Qaïda sévit toujours. »

Nicolas Boukhrief se dit ravi de ses interprètes, dont Dimitri Storoge, particulièrement inspiré et inquiétant en chef de cellule, qui manipule les autres.

Le cinéaste montait Made in France quand les attentats à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher ont frappé Paris en janvier 2015. « Ça avait été compliqué de trouver du financement, un producteur, des acteurs, maintenant comment le faire sortir ? » a-t-il pensé, tout en affrontant la tempête avec tout le monde. Son distributeur l’a laissé tombé, repoussant de facto sa sortie printanière aux calendes grecques. Un distributeur britannique vint à sa rescousse. Puis survinrent les attentats de novembre. « Tout ça m’a appris que le cinéma est une chose imprévisible, aussi que lorsqu’on croit à un sujet, il ne faut jamais lâcher », conclut-il.

Son film en cours de montage — Léon Morin, prêtre, adapté du roman de Béatrix Beck et déjà porté à l’écran par Jean-Pierre Melville en 1961 avec Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva — est situé au cours de la dernière guerre, cette fois à travers le duo Marine Vacth et Romain Duris. « Encore une histoire de religion… »

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Inscrit 6 avril 2016 15 h 17

    Désolant,

    de voir comment le règne de la peur s'impose de lui-même. Après les attentats, tout films, voir tout documentaires visant a mieux faire connaître la chose à la population devient presque irréalisable, tout milieu ayant peur d'être vu ou entendu dans tout ce qui peut toucher l'É.I. ou al Quaïda et d'y subir répercussion...