«Le soleil se lève en retard», d’André Brassard

L’affiche du film d’André Brassard sur un scénario de Michel Tremblay, «Le soleil se lève en retard»
Photo: François Lévesque L’affiche du film d’André Brassard sur un scénario de Michel Tremblay, «Le soleil se lève en retard»

Cette semaine, exceptionnellement, c’est l’auteur qui fait part aux lectrices et lecteurs d’un de ses films marquants. En hommage à Rita Lafontaine, certes, mais aussi parce qu’il s’agit réellement d’un beau film…

À l’aube de la trentaine, Gisèle habite avec ses parents : mère anxieuse, père mutique. Sa soeur Danielle et son frère Coco partagent également le grand appartement du quartier Rosemont. L’autre soeur de Gisèle, Marguerite, a pour sa part quitté le giron familial. Bien qu’elle soit très (trop ?) entourée, Gisèle souffre de solitude. Par le biais d’une agence, elle fait la connaissance de Jean, un homme touchant dans sa timidité. Le soleil se lève en retard, c’est l’histoire de Gisèle, mais c’est aussi celle de millions de gens qui trouvent le bonheur sur le tard. Parce qu’il n’est, au fond, jamais trop tard. Rita Lafontaine est la vedette de ce coup de coeur que je partage avec vous.

Je me souviens précisément de la première fois que j’ai vu Le soleil se lève en retard. Bachelier, je demeurais depuis relativement peu de temps à Montréal après quelques années de douces tergiversations dans mon Abitibi natale. À l’époque, je travaillais au club vidéo la Boîte noire : le rêve de tout jeune cinéphile. Alors sis rue Saint-Denis, le commerce était décoré d’une foule d’affiches de cinéma encadrées ou laminées.
 

Photo: François Lévesque L’affiche du film d’André Brassard sur un scénario de Michel Tremblay, «Le soleil se lève en retard»

J’ignore pourquoi, celle de ce film précis me tapa dans l’oeil — pour l’ancien étudiant en arts visuels que je suis, c’était plutôt étonnant considérant la dominance de bruns et d’orangés qui la caractérise. Et puis, ce n’était même pas une affiche, plutôt une affichette…

L’image de Rita Lafontaine et d’Yvon Deschamps souriant sous leurs tuques, avec Denise Filiatrault juste en dessous, me charma. La mention d’une musique de Beau Dommage fut un plus. Et il y avait ce titre, si simple, mais si rassurant : Le soleil se lève en retard. Mais il se lève quand même, justement.

Bref, un beau soir, j’insérai la vidéocassette dans mon magnétoscope, appareil d’ores et déjà désuet que je gardais pour ces occasions où un film rare ne subsistait plus que sur ce support.

Que dire, sinon que le charme continua d’opérer ? Un charme discret, comme dirait l’autre, parce que ce film sans fard et sans effet parle de gens ordinaires qui vivent des choses banales.

Sauf que l’amour, ce ne l’est jamais vraiment, banal.

Ce que Le soleil se lève en retard m’apprit gentiment. Sans insister. Presque en s’excusant.

Changement de registre

Sorti en 1977, Le soleil se lève en retard constitue la troisième et dernière incursion au cinéma du metteur en scène André Brassard après Françoise Durocher, waitress en 1972 et Il était une fois dans l’Est en 1973, tous deux tirés de l’univers dramaturgique de Michel Tremblay. Coécrit par les deux complices, le scénario original change l’action de quartier, le Plateau Mont-Royal mythifié cédant la place à Rosemont. Le film, très sobre, marque en outre une rupture stylistique et thématique par rapport aux deux autres, plus flamboyants et peuplés de personnages colorés aux émotions exacerbées.

Gisèle est ainsi une secrétaire. « Presque vieille fille », comme la taquine sa soeur Marguerite, elle collectionne la verrerie, un clin d’oeil à Laura dans La ménagerie de verre, de Tennessee Williams, une pièce fétiche de Tremblay. Dans la maisonnée, personne ne hurle. Aucun choeur grec en vue. C’est la vraie vie. Le vrai monde ?

Les répliques savoureuses, elles, sont de nouveau au rendez-vous. À Marguerite, qui la talonne au début, Gisèle rétorque :

« Quand j’m’en vas rencontrer celui que j’veux marier, j’vas aller t’voir, j’vas te l’présenter, pis on pleurera d’joie toutes les deux. En attendant, pousse pas. »

Fait intéressant, Rita Lafontaine exerça elle-même le métier de son personnage, le seul premier rôle qu’elle tint au cinéma, soit dit en passant (et exception faite du téléfilm L’homme de rêve).

Comme le rappellent Marcel Jean et Michel Coulombe dans leur Dictionnaire du cinéma québécois :

« Secrétaire, [Rita Lafontaine] n’aspire à rien de plus que de pratiquer le théâtre en amatrice lorsque, vers 1966, André Brassard la découvre et l’associe bientôt à la création de plusieurs pièces de Michel Tremblay. »

Lorsque je lui ai demandé quel souvenir il garde du film, le collègue Michel Coulombe m’a confié : « En voyant ce film, je me suis dit qu’André Brassard pouvait être cinéaste. Et puis non. Et je le regrette encore. J’aime bien ce film sur le bonheur. Celui qui a tardé à arriver, celui qui vous échappe. L’affection de Michel Tremblay pour les gens qu’il raconte est évidente. Un beau mélange de tendresse et d’humour. Rita Lafontaine y est parfaite. »

Lettre à Michel Tremblay

Dans une lettre d’introduction au très beau coffret de DVD consacré aux films et téléthéâtres tirés de l’oeuvre de Michel Tremblay paru en 2009, Rita Lafontaine évoquait avec une éloquence d’autant plus poignante en ce jour sa relation privilégiée avec l’auteur. Encore une fois, si vous le permettez…

« Il y a toujours eu de la pudeur entre nous, une certaine distance pudique. Tu me disais tes secrets à travers Manon, Gisèle, Albertine, Madeleine, Nana… et je crois les avoir compris, je le dis en toute modestie. […] À l’époque, la formule d’engagement du mariage se terminait par “jusqu’à ce que la mort vous sépare”. Elle doit être la même maintenant. Toi et moi, nous n’avons pas eu besoin de cette phrase, pas eu besoin de promesses. Nous ne nous sommes jamais juré fidélité, la fidélité elle-même nous a promis fidélité jour après jour. Je songe souvent à mes grands-parents Lafontaine en pensant à nous : jour après jour, année après année, le travail ensemble au magasin général. Toute une vie à avancer ensemble sans se demander pourquoi. Même quand la mort nous aura séparés je t’aimerai encore… promis ! »

Manifestez-vous !

La série reprendra la semaine prochaine dans sa forme habituelle. Quel est votre film ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse suivante : cesfilms@ledevoir.com.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 avril 2016 14 h 14

    « Le soleil se lève en retard » est un film ordinaire,

    comme l'est « Il était une fois dans l'Est ».

    Dans «Mediafilm», on retrouve également le titre suivant d'André Brassard, qui remonte à 1972 : « Michel Tremblay, vues sur pièces - courts métrages », n/d de André Brassard, Claude Godbout.