Joe Walker ou l’art du montage

Le monteur Joe Walker
Photo: Gabriel Goldberg Le monteur Joe Walker

Le Britannique Joe Walker est l’un des monteurs les plus demandés à Hollywood en ce moment. Dans la profession, ils sont peu à jouir d’une telle réputation. Leur apport à un film est pourtant crucial ; il est possible de « faire » ou de « défaire » un film au montage. Si certains qualifient le montage de troisième écriture du film, Joe Walker, monteur entre autres de Sicario de Denis Villeneuve, en est assurément un des virtuoses. On s’est entretenu avec lui alors qu’il planche justement sur le prochain long métrage du cinéaste québécois, le drame de science-fiction Story of Your Life.


« C’est tout à fait exact de dire qu’un film s’écrit au scénario, mais aussi au tournage puis au montage», estime Joe Walker, qui s’est signalé sur la scène internationale grâce à son brio technique sur les films de son compatriote Steve McQueen, soit Hunger, La honte, et Esclave pendant douze ans, pour lequel il a reçu une nomination aux Oscar.

Photo: Richard Foreman Une scène de «Sicario», film réalisé par Denis Villeneuve avec la collaboration au montage de Joe Walker

« Remarquez, cette perception ne fait pas consensus. Pour certains, le film commence et s’arrête au scénario, mais ça ne correspond pas à mon expérience. Parfois, un élément fonctionne sur la page, mais pas dans l’action ; plein de facteurs entrent en ligne de compte. Ce peut être l’interprétation d’un acteur qui fait en sorte qu’une ligne de dialogue devient inutile, car venant juste expliquer quelque chose qu’on “voit” désormais. C’est un exemple parmi mille. »

« Prenez Esclave pendant douze ans, poursuit-il. Le scénario [de John Ridley] était fantastique, mais Steve l’a amené à un niveau encore plus élevé. Encore là, c’est le test de la réalité qui a joué. Initialement, le récit se déroulait de manière chronologique, mais on s’est vite aperçu qu’il fallait qu’on se retrouve plus rapidement en Louisiane avec le héros. On avait deux choix : couper et perdre ainsi plein de bon matériel, ou recourir à un montage non linéaire, ce qu’on a fait. C’est une des grandes qualités de Steve : sa souplesse et sa capacité à reconnaître une bonne idée, peu importe qui l’a formulée. »

Suspendre le temps

À ce propos, s’il est une leçon que Joe Walker a apprise depuis ses débuts à la BBC, c’est à défendre son point de vue.

« J’ai pris conscience que, lorsqu’on m’embauche, c’est parce qu’on croit que je peux apporter quelque chose à la production. Autrement dit, on accorde une certaine importance à mon opinion, sinon on engagerait quelqu’un d’autre. Et donc, je ne dois pas avoir peur de la donner et de la défendre. Car une autre vérité que j’ai glanée en cours de route, c’est que ce n’est pas parce que quelque chose a été filmé que ça doit nécessairement être utilisé. »

En l’occurrence, Joe Walker n’est pas un adepte du montage frénétique, une tendance lourde héritée du vidéoclip caractérisée par une propension au surdécoupage visuel. Pour mémoire, de 12 secondes dans les années 1930, la durée moyenne d’un plan est passée à 2,5 secondes ces dernières années.

J’aime qu’un plan dure — l’enjeu devient alors de soigneusement calibrer ce qui vient juste avant et juste après. C’est plus immersif, car on reste avec les personnages; le flot est ininterrompu pendant un moment.

 

« Ça profite à certains films : le dernier Mad Max est hyperdécoupé et ça fonctionne super bien. Mais c’est vrai que, souvent, les films que je vois ressemblent à de la vieille télévision : plan large sur le décor qu’on dévoile graduellement, plans moyens sur les personnages qui l’habitent, gros plans alternés sur l’un puis sur l’autre, en boucle : c’est mécanique, dénué d’humanité. Un logiciel pourrait en faire autant. »

« Personnellement, j’aime qu’un plan dure — l’enjeu devient alors de soigneusement calibrer ce qui vient juste avant et juste après. C’est plus immersif, car on reste avec les personnages ; le flot est ininterrompu pendant un moment. Les films de Stanley Kubrick sont exemplaires à cet égard. Je ne m’en lasse pas. Il y a des séquences très longues dans Barry Lyndon qui se passent de coupe parce qu’elles sont remplies d’information. Pareil pour Shining : plutôt que de générer de la tension en multipliant les coupes, Kubrick dilate le temps et laisse le malaise s’installer, puis croître jusqu’à l’insoutenable. J’ai beaucoup appris en regardant ses films. »


Des collaborations soutenues

Preuve, peut-être, que Joe Walker et Denis Villeneuve devaient se rencontrer, ce dernier compte lui aussi Stanley Kubrick parmi les cinéastes qui l’ont le plus influencé. En marge d’une entrevue accordée dans le cadre de la sortie d’Incendies, le second parlait de Shining avec autant d’enthousiasme que le premier.

« Le nouveau film de Denis est très excitant. Je suis là-dessus depuis plusieurs mois. Je commence en même temps que le tournage, mais j’essaie de ne pas y assister. Ça me permet de garder une distance objective. Je reçois au fur et à mesure ce qui a été tourné, et je suis plus à même de voir s’il manque quelque chose ; un plan précis, par exemple. J’étais heureux de retrouver Denis parce que Sicario s’est révélé une expérience privilégiée. Je me souviens qu’après la première au Festival de Toronto, on s’est regardés et on s’est dit que c’était vraiment réussi. À ce point-là, ça se produit rarement. Et donc me voilà sur Story of Your Life, qui est très différent. »

Après Sicario, un thriller sur la perte d’innocence d’une agente du FBI sur fond de guerre contre les narcotrafiquants, place à un récit d’invasion extraterrestre rempli d’effets spéciaux. « Pour moi, le genre est secondaire, précise le monteur. Je cherche les collaborations soutenues. Il n’y a que des avantages. On y gagne des raccourcis de communication, une connivence. »

 

Un projet anticipé

Une prédilection dont atteste sa feuille de route. Ainsi a-t-il monté tous les films de Steve McQueen, d’importants succès critiques. Bientôt, il en ira de même par rapport à Denis Villeneuve, Joe Walker confirmant qu’après Story of Your Life, il montera son très attendu Blade Runner 2. « Ça va être incroyable. Denis possède une telle vision ! »

Les cinéphiles curieux d’en savoir davantage sur cet artiste de l’ombre pourront l’entendre le 11 avril au Centre PHI à l’occasion d’une causerie animée par l’auteur Samuel Archibald.

Spécialiste de la narration, profession aidant, Joe Walker se double dans la vie d’un formidable conteur. De telle sorte qu’à l’issue de l’entrevue, on se retrouve avec beaucoup de « bon matériel » voué à ne pas être utilisé, faute d’espace. Non, le montage n’est pas que l’apanage du cinéma.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 avril 2016 09 h 53

    Interview passionnante et très instructive

    M. François Lévesque est en train de devenir indispensable au « Devoir ».