Entrevue avec le réalisateur Rudy Barichello - Le parti pris de l'ombre

Son premier long métrage, Dans l'oeil du chat, ouvrira jeudi prochain les 22es Rendez-vous du cinéma québécois, avant de prendre l'affiche le lendemain en salle. Il s'appelle Rudy Barichello et sert au public un thriller psychologique à saveur érotique; mais pour lui, le terme érotique est de trop. Il lui préfère nettement le mot «sensuel», évoque longuement son amour pour l'ombre, le huis clos, les mystères dont se nourrit son film. «Maintenant, mon partenaire de danse, c'est le public. À lui de trancher.»

Venant du monde de la publicité, Rudy Barichello est un Québécois d'origine italienne qui se sent citoyen du monde et qui est souvent par monts et par vaux. Ici, il est associé au scénariste Marcel Beaulieu dans une société de développement et de production appelée les Films Fratelli, avoue partager avec lui le sens du sacré et un goût pour l'obscur silence. En Belgique, Barichello dirige Dragon Films, la maison de production fondée par Franco Dragone, le metteur en scène du Cirque du Soleil. «J'ai un parcours de crabe, précise-t-il. Ou peut-être sept vies comme les chats.»

Sous ses cheveux de rasta, il ne doute pas de lui, Barichello, nomme Hitchcock, Bertolucci et David Lynch en guise de mentors pour son film. Côté éclairages, il se réfère aux peintures du Caravage, avec son parti pris pour l'ombre. «Je préfère un cinéma d'évocation plutôt que de description. Le chat lui-même est un animal doté d'une part d'ombre.»

Intrigue du film: dans le huis clos d'un appartement du Plateau en panne de sa locataire, sous le regard farouche d'un chat, un homme (Jean-Nicolas Verreault) enquête sur la disparition de son ex-compagne (Julie Le Breton), morte apparemment lors d'un périple autour du monde. La nouvelle fiancée (Isabel Richer) est aussi l'ancienne grande copine de la voyageuse et a bien des choses à cacher.

«Le thriller et le huis clos se sont imposés», dit-il, en révélant adorer les films de genre, qui constituent des raccourcis pour parler au public et l'entraîner ailleurs. «C'est la démarche qui fait le film d'auteur et non le genre. Par ailleurs, je suis convaincu que la forme aide ici le message à passer. Mon film pose plusieurs questions sans apporter de réponses absolues. Est-il possible de choisir entre le fantasme et la réalité? Impossible de trancher.»

Dès le début, écrivant le scénario à quatre mains avec Marcel Beaulieu, il a su qu'il dirigerait le film lui-même. Derrière lui, il y avait le court métrage Ismaël, ainsi qu'un autre petit film tourné en Sicile avec une minicaméra. «J'ai redécouvert là-bas le plaisir de la lumière, du cadrage.»

Dans l'oeil du chat devait être un court métrage aussi, puis le projet fut repris, étoffé. «On a créé une intrigue plus soutenue, le personnage de Gégé, la meilleure amie, est apparu. Les huis clos sont des bouilloires à pression, ainsi qu'une merveilleuse contrainte à laquelle il faut accepter de s'abandonner. Tout s'est mis en place.»

Le film se voulait en creux le portrait d'une femme qui fait le tour du monde mais ne quitte pas un lieu, personnage présenté à travers son absence, son décor, ses amis, les messages sur son répondeur.

Pour Rudy Barichello, l'appartement tout en longueur, avec ses vitraux, était un personnage à part entière, recelant sa tragédie dans ses murs et ses pièces dérobées.

«Jean-Nicolas Verreault est un acteur qui habite l'espace. La pièce se réorganise autour de lui. Avec lui et Isabel Richer, on a travaillé les relations anciennes de leurs personnages avec l'absente pour qu'elle imprègne leur attitude. Les scènes de nudité ne sont pas difficiles à rendre pour les acteurs, moins que la nécessité de se mettre à nu sur le plan psychologique. Isabel Richer le fait et parvient à garder la sympathie du public malgré ses coins d'ombre. Quant à Julie Le Breton, présente dans peu de scènes, elle est le fantôme du film qui bouffe la vie des autres. Mais le cinéma n'est-il pas toujours une histoire de fantômes?» demande-t-il.