D’idéalisme en extrémisme

Un film ample et possédant un souffle qu’on ne connaissait pas au cinéaste
Photo: Métropole Films Un film ample et possédant un souffle qu’on ne connaissait pas au cinéaste

C’est une histoire qui commence à Berlin en 1921 alors que Soghomon Tehlirian, survivant du génocide arménien, exécute en pleine rue Talaat Pacha, instigateur du massacre. À l’issue d’un procès très suivi, Tehlirian sera acquitté. C’est une histoire qui se transporte à Paris 50 ans plus tard alors qu’Aram, fils d’épiciers arméniens, perpètre un attentat contre l’ambassade de Turquie. Passant par là, Gilles, un jeune cycliste, perd l’usage de ses jambes. Et la mère d’Aram de chercher à comprendre. Dans cette histoire, une histoire de fou, mais pas tant que cela, le cinéaste Robert Guédiguian contemple le passé pour mieux éclairer le présent.

Lancé en 1997 grâce au succès-surprise de son très beau Marius et Jeannette, Robert Guédiguian fut longtemps le chantre d’un cinéma de l’intime (Marie-Jo a deux amours), quoique souvent choral (La ville est tranquille). Peut-être cette prédilection pour la multiplicité des regards, des vécus, explique-t-elle le glissement graduel du cinéaste vers la chronique depuis une dizaine d’années (L’armée du crime, Les neiges du Kilimandjaro). En cela, Une histoire de fou constitue une sorte d’achèvement, voire possiblement de fin de cycle.

Ample et possédant un souffle qu’on ne connaissait pas au cinéaste, ce récit qui alterne habilement entre les points de vue de la mère d’Aram (Ariane Ascaride, émouvante), de ce dernier exilé au Liban (Syrus Shahidi, habité), et de Gilles (Grégoire Leprince-Ringuet, tout en nuances) qui est venu s’installer chez les parents contrits du terroriste, ratisse très large et réussit à transmettre beaucoup d’information sans jamais sombrer dans le didactisme historique.

Des baisses de régime surviennent, mais Guédiguian compense les passages à vide dramatiques avec une mise en scène assurée qui, sans surprise, n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle s’attarde aux détails du quotidien et aux visages de ces gens ordinaires qui le vivent tant bien que mal.

D’hier à aujourd’hui

Avec Le voyage en Arménie, paru en 2006, Robert Guédiguian abordait le passé douloureux du pays de ses parents, mais par la bande. Avec Une histoire de fou, il plonge franchement. Il en résulte un film particulièrement senti.

Croisée au festival Cinemania de Montréal cet automne, sa conjointe Ariane Ascaride confiait qu’il s’agissait, de fait, d’un projet très personnel pour l’auteur.

« Robert est de père arménien et de mère allemande. Il est donc issu à la fois d’un peuple génocidé et d’un peuple génocidaire, comme il le dit lui-même. Ce n’est qu’il y a 10 ans qu’il a véritablement pris conscience de ses origines arméniennes. C’est que la France exige une intégration totale : il faut avant tout être Français. C’est très pénible et c’est en train de nous retomber sur la tête. Les tensions sont exacerbées. Les discours haineux ont la cote. Ça n’avance à rien. Je ne reconnais plus mon pays », concluait-elle.

Quelques heures après cette rencontre, les premiers coups de feu retentissaient au Bataclan. Évidemment, l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie et le groupe État islamique n’ont absolument rien en commun.

Sinon que des jeunes gens, séduits par leurs discours respectifs, n’ont pas hésité et n’hésitent pas à tuer en leur nom.

Une histoire de fou met ce phénomène en exergue. Et essaie de comprendre.

Une histoire de fou

★★★ 1/2

Chronique de Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Syrus Shahidi, Grégoire Leprince-Ringuet, Simon Abkarian, Robinson Stévenin. France, 2015, 134 minutes.