«Ludwig», de Luchino Visconti

Affiche française du film «Ludwig» ou le crépuscule des dieux de Luchino Visconti
Photo: Source Valoria Films Affiche française du film «Ludwig» ou le crépuscule des dieux de Luchino Visconti

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez… ce film qui vous a marqué.

Dès son couronnement en 1863, à l’âge de 18 ans, Louis II de Bavière, ou Ludwig, ne démontra que peu d’intérêt pour la chose royale. Esthète, il n’en avait que pour le grandiose et le beau, passant l’argent du royaume dans la construction de palais somptueux tout parés d’ornements et de fioritures chers au mouvement romantique. Fuyant la réalité dans l’univers de conte de fées fabriqué pour lui, le souverain finit par être rattrapé par elle. En effet, dans l’Allemagne en plein processus d’industrialisation et surtout d’unification, le « Roi fou », comme on le surnomma, passa d’excentrique à gêneur. Il en résulta un destin tragique qui inspira au cinéaste Luchino Visconti la fresque Ludwig, coup de coeur du lecteur Gilles Brunet.

« En 1990, je suis allé passer les vacances de Noël seul à Paris. Je partais avec l’idée de profiter au maximum des richesses culturelles et historiques de la Ville Lumière. C’est par hasard que je suis tombé sur une affiche de cinéma annonçant la projection du film Ludwig.

J’avoue avoir hésité : je ne disposais que de deux semaines dans la capitale française, il y avait tant à voir, et la longue projection de l’intégrale du film se déroulait en deux séances, séparées par une pause… mais d’autre part, l’occasion risquait d’être unique, et c’est ce qui me décida.

Quel bouleversement ! Dans mon souvenir, la salle n’était pas bien chauffée et la copie du film n’était pas de la meilleure qualité, pourtant, quelle splendeur à l’écran ! Ce fut comme entrer dans un songe, être projeté dans un monde disparu, pour cheminer dans la vie intérieure d’un jeune prince tourmenté qui refuse la laideur de la réalité et qui va dangereusement s’enfoncer dans “l’abîme du rêve”, enivré par la musique lancinante de Wagner, jusqu’à basculer dans la folie.

Et quelle audace de redonner à Romy Schneider le rôle de l’impératrice Sissi, loin des clichés cette fois, si désenchantée, amère et étincelante !

Tout cela dans un univers de beauté parfaite, où les décors n’en sont plus, puisqu’ils sont authentiques, et qu’ils épousent l’âme et la poésie du personnage. Tout dans ce film magistral est plus grand que nature — un chef-d’oeuvre qui n’a pas son équivalent. »

Une oeuvre monumentale

Un être sensible mais torturé ayant initialement eu tout le loisir d’assouvir ses penchants les plus extravagants, telles des promenades nocturnes dans un coquillage géant sur un lac intérieur créé à sa demande, Ludwig sacrifia son royaume à l’art. Amoureux par-dessus tout de la musique de Richard Wagner, il devint le mécène du compositeur endetté pour qui il fit ériger un opéra.

Photo: Source Valoria Films Affiche française du film «Ludwig» ou le crépuscule des dieux de Luchino Visconti

Aux dépenses immodérées du monarque s’ajoutait son homosexualité pas très secrète, une cour d’éphèbes l’entourant en permanence. Bref, dès lors qu’il décida de « déposer » le roi, le pouvoir politique n’eut guère à conspirer pour arriver à ses fins.

Sa courte vie durant — il se noya de manière mystérieuse en 1886 dans le lac de Starnberg à proximité du château de Berg, où l’on venait à peine de l’interner — Ludwig n’eut qu’une seule amie : sa cousine, l’impératrice Sissi, qui tenta de le « sauver de lui-même » en arrangeant un mariage avec sa soeur Sophie.

Comme le mentionne monsieur Brunet, Romy Schneider reprit pour l’occasion le rôle de Sissi qui l’avait lancée en 1955, et ce, en dépit du fait qu’elle avait juré qu’elle ne le rejouerait jamais pour y avoir été trop longtemps associée. Pour l’ami Visconti, elle fit une exception, heureuse du reste de pouvoir camper le personnage à des lieues de l’image mièvre qu’en avait auparavant donnée le cinéma.

Un film douloureux

Ludwig ou le crépuscule des dieux (son titre complet lors de sa sortie en 1972), ou la déchéance d’un roi incapable de régner, conclut la « trilogie allemande » qu’initia Visconti en 1969 avec Les damnés, ou la déchéance d’une famille d’industriels sous Hitler, et qu’il poursuivit en 1971 avec Mort à Venise, ou la déchéance d’un riche compositeur obsédé par la beauté angélique d’un adolescent en vacances.

On aura compris quel en est le thème fédérateur.

Pour le compte, autant dans la chronique de 1960 Rocco et ses frères, sur l’implosion d’une fratrie rurale venue chercher fortune à Milan, que dans la fresque de 1963 Le guépard, sur la mélancolie d’un noble sicilien devant faire face à la fin d’une ère, il apparaît évident que durant toute la seconde phase de sa carrière, le regard de l’ancien chantre du néoréalisme devint de plus en plus élégiaque. Sentait-il, inconsciemment, qu’il était déjà en fin de parcours ?

En querelle constante avec son amant et vedette Helmut Berger, et très éprouvé par une production difficile, Visconti fut victime d’une crise cardiaque en plein tournage de Ludwig. Il n’eut même pas la force d’empêcher les distributeurs internationaux d’en monter des versions plus courtes pour leurs marchés respectifs, de telle sorte que Ludwig existe dans une kyrielle de longueurs allant de 144 à 235 minutes.

Funestes fins

Diminué physiquement mais encore inspiré deux ans plus tard, Visconti délaissa momentanément les productions historiques opulentes au profit d’un huis clos contemporain à connotation autobiographique, Violence et passion. Burt Lancaster, son Guépard, y incarne un professeur qui consacre sa retraite à la contemplation de ses oeuvres d’art et du temps jadis, et dont la paix est contrariée par l’arrivée de voisins (dont Berger) jeunes et bruyants. Lire : modernes.

Toutefois, pour son chant du cygne en 1976, année de son décès, il se tourna de nouveau vers le passé. Ainsi L’innocent détaille-t-il, magnifiquement, le malheur d’un aristocrate volage qui, au XIXe siècle, ne peut supporter l’infidélité de sa femme.

Cela, comme c’était désormais toujours le cas chez Visconti, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Manifestez-vous !

Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous avec l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

1 commentaire
  • Daniel Lemieux - Inscrit 30 mars 2016 10 h 06

    Un chef-d'oeuvre, en effet

    J'avais vu « Ludwig » au cinéma Le Dauphin en 1972, marqué par le gigantisme de ce film somptueux et décadent. Incomparable, quand on a 18 ans et que Romy Schneider est son actrice fétiche...

    En me procurant récemment le film sur DVD en version intégrale (zone 2, cela nécessite un lecteur multi-régions), j'ai retrouvé intact le plaisir de l'époque.

    Je partage totalement l'avis de monsieur Brunet. Quelle idée lumineuse, ces coups de coeur partagés par les lecteurs et documentés par le journaliste et critique François Lévesque !