La face cachée du succès

source: Alliance Atlantis Vivafilm - L’Oeil du chat de Rudy Barichello
Photo: source: Alliance Atlantis Vivafilm - L’Oeil du chat de Rudy Barichello

Il y a le bon côté des choses. Mesurée en termes de profits et pertes, la dernière année aura été profitable pour la cinématographie québécoise.

Quand en effet a-t-on vu un film être à l'affiche pendant quatre saisons consécutives? Ce que Les Invasions barbares ont fait, peu de films, aussi américains soient-ils, peuvent s'en vanter. Et que dire du succès de La Grande Séduction qui, des mois après sa sortie, peut toujours être visionné dans les diverses villes québécoises jouissant sur leur territoire de la présence d'une salle de projection? Et l'été dernier, le Séraphin de Binamé s'imposait comme une sortie obligatoire, succès tel que la société de télévision radio-canadienne inscrit cette année encore, dans ses cases horaires du dimanche après-midi, la série télévisuelle qui la première mit en vedette le personnage.

Ici et ailleurs

Et il y a plus. À hauteur d'homme de Labrecque a fait les manchettes, toutes les manchettes, débordant des pages culturelles pour envahir la une des quotidiens, D'autres aussi — que ce soit Gaz Bar Blues, Amélia, La Face cachée de la lune ou un Roger Toupin, épicier variété — ont connu leur heure de gloire. Résultat: les distributeurs sont enthousiastes. Comme le dit Simon Beaudry, d'Alex Films, «on n'a plus de problème de temps d'écran. Ce type de cinéma prend l'affiche en période de pointe, lorsqu'il y a énormément de volume de films américains».

Et ce n'est pas fini. Si, en début de la semaine dernière, le film La Grande Séduction faisait plaisir à tous en étant retenu par le public américain en tant que meilleur film étranger au festival de Sundance, ils sont aussi nombreux à attendre de voir à qui sera attribué dans une quinzaine l'oscar du meilleur film étranger, qu'Arcand convoite pour une troisième fois, film pour lequel les Français ont déjà eu le coup de coeur à Cannes, Marie-Josée Croze recevant la palme remise pour la meilleure interprétation féminine et Arcand, le prix du meilleur scénario. Ce même dimanche soir, il s'en trouvera aussi pour douter du choix des votants si la chanson thème des Triplettes de Belleville ne remporte pas la mise, film remarquable dans lequel le Québec est aussi pour beaucoup.

Une année faste, donc. Et l'événement est d'autant plus extraordinaire que, partout ailleurs sur la planète, les diverses cinématographies nationales peinent à résister devant ce rouleau compresseur américain qui, à coups de millions de dollars publicitaires, prend d'assaut les salles. Ainsi, le 13 % de part de marché obtenu au Québec par les films produits localement s'affiche comme un résultat des plus honorable.

Abondance

Il faut aussi dire que des films, il s'en tourne beaucoup au Québec. À un point tel qu'il est loin maintenant le temps où le projet des Rendez-vous du cinéma québécois consistait à mettre à l'affiche toute la production locale, sans discrimination et sans choix préalable. Cela ne serait plus possible. Ainsi, dans la seule catégorie du film documentaire, si 36 films prendront l'affiche pendant la dizaine de jours que compte l'événement, cela ne représente même pas le tiers des films soumis à l'attention des organisateurs (il y en eut 114 au total).

En fait, année faste ou pas, il y a grogne.

Contre les subventionneurs: les cinéastes ont déjà manifesté leur volonté de s'opposer à la politique de subventions telle qu'établie par Téléfilm Canada, où le succès obtenu par un réalisateur devient la mesure de l'aide accordée à tout nouveau projet (il y aurait alors crainte que les Loft Story et autres Occupation double changent un jour d'écran). Les premières actions menées ont d'ailleurs occasionné une révision du projet originalement déposé.

Contre les distributeurs aussi: «On clame que tout va bien, on fait du graissage de pattes, mais le cinéma d'auteur n'a jamais autant souffert dans toute l'histoire du cinéma canadien!, signale un Daniel Bouchard de 7e Art Distribution, un producteur indépendant. Ce sont les quatre mêmes films qui se partagent la cagnotte aux Jutra.» Il est d'ailleurs de ceux qui ont initié un réseau indépendant pour faire en sorte que le cinéma d'auteur prenne toujours l'affiche au Québec: ensemble, ils sont à équiper numériquement des lieux de diffusion, jouissant d'ailleurs pour l'entreprise de l'aide de tous, même d'Alliance ou de Séville.

Cette année donc, dans un monde cinématographique en ébullition, les Rendez-vous deviennent une pause obligatoire, occasion de faire un retour sur cette année où le succès en cinéma ne fut pas que d'estime. Dans les diverses tables rondes, ils seront toutefois nombreux à s'interroger sur la question de savoir de quoi ce succès est garant. À voir ce qu'il advint à un Jean Chabot, à qui les Rendez-vous rendent dommage, lui qui fut obligé aux compromis afin de poursuivre son travail de création, il est en effet permis de se demander où le succès mène. Comme le dit Nancy Huston, qui se déplacera pour l'occasion, «d'avoir eu de plus en plus de difficultés à tourner avec les années, d'avoir dû faire des compromis, ç'a dû être difficile à vivre».

Il faut savoir qu'en cinéma, le succès n'est jamais garant de l'avenir. Comme quoi, pour le public comme pour le créateur, ce sera toujours le prochain film qui compte. Même si la magie opère d'abord quand il y a en salle projection.

Normand Thériault