Courts et moyens métrages fiction - Faire silence et faire son cinéma

Avant d'apprendre qui, de Stefan Miljevic, Simon Lavoie, Tomi Grgicevic ou Nicolas Roy, sera récipiendaire à la soirée des Jutra du prix accordé au meilleur court ou moyen métrage fiction, il sera possible de les visionner aux 22e Rendez-vous. En guise d'introduction, présentation des oeuvres.

À une époque pas si lointaine, les Rendez-vous du cinéma québécois représentaient un moment privilégié pour visionner des courts métrages de cinéastes d'ici. Et cela était-il possible en dehors de l'événement? À l'occasion, dans les salles commerciales avant la présentation d'un long métrage, si le distributeur faisait preuve d'un peu d'audace, ou à la télévision, quand il s'agissait de combler quelques minutes à la programmation.

Maintenant, les Rendez-vous, c'est un moment parmi d'autres pour en découvrir, entre les événements Kino, les soirées Prends ça court, et toutes les initiatives (émission de télé, site Internet, concours, etc.) proposées par Silence on court. Les réalisateurs, se servant du court métrage comme d'un tremplin, d'une carte de visite, peuvent maintenant espérer une vie prolongée pour des oeuvres souvent tournées avec plus d'enthousiasme que de moyens.

Les quatre finalistes du Jutra du meilleur court/moyen métrage fiction espèrent sans aucun doute qu'une fois passées leurs secondes de gloire le 22 février prochain sur les ondes de Radio-Canada, leurs efforts cinématographiques seront récompensés en se voyant offrir de nouvelles tribunes. Pour l'heure, Stefan Miljevic (Mammouth), Simon Lavoie (Corps étrangers), Tomi Grgicevic (Bager) et Nicolas Roy (Léo) souhaitent attirer l'attention des participants aux prochains Rendez-vous du cinéma québécois.

Quatre films en portrait

Les réalisateurs auraient-ils tout à coup donné leur langue au chat? Certes non, mais il en va autrement de leurs personnages, du moins ceux qui peuplent les courts métrages nominés. Tomi Grgicevic et Nicolas Roy privilégient le silence tandis que Simon Lavoie réduit les dialogues à leur plus simple expression, symbolisant le malaise d'un homme devant une femme inaccessible, à moins bien sûr d'y mettre le prix. Seul le trio coloré et décoiffant de Mammouth n'a pas la langue dans sa poche, surtout quand sonne l'heure de

la vengeance...

Pour Léo, l'adolescent timoré du film de Nicolas Roy, le moment est plutôt venu de quitter le monde douillet de l'enfance pour celui, maintenant tout près, de l'âge adulte. La transition va pourtant se faire de manière brutale sans qu'une seule parole ne soit échangée avec son père. Vivant tous les deux à la campagne dans un lieu d'une profonde tristesse, accentuée par une image délavée, ils s'apprêtent à accomplir une tâche qui n'est pas sans difficultés ni tiraillements intérieurs. Car ils étaient trois à partager leur sinistre demeure mais l'un d'entre eux, un pauvre chien visiblement au bout de sa course et de son dernier souffle, n'en a plus pour très longtemps. Quelques sons grappillés ici et là et une caméra à l'épaule suivant au plus près les personnages composent ce moment solennel, ce douloureux rituel de passage.

Cauchemars

Une bande sonore épurée, mais tout aussi percutante, distingue Bager de Tomi Grgicevic, autre portrait de la campagne qui recèle sa part de violence et d'étrangetés. Ce qui s'annonçait comme une simple promenade à vélo, suivie d'une baignade dans un lac entouré d'un paysage de fin du monde, se transforme en drame insolite. On ne saurait trop le définir car la jeune femme qui regarde son copain s'amuser dans l'eau entend peu à peu des bruits curieux tandis qu'une pelle mécanique, laissée à l'abandon, semble se métamorphoser en bête féroce. Est-ce vraiment le cas ou ne s'agirait-il que d'une hallucination parmi d'autres d'un personnage sur le point de perdre contact avec la réalité? Le cinéaste refuse de trancher mais l'escapade se conclut d'une manière tragique.

Dans Corps étrangers de Simon Lavoie, le cauchemar d'un concierge (Martin Dubreuil), lui, est bien réel, et il prend les traits d'une prostituée (Isabelle Blais) qui habite dans l'édifice où il travaille. Son attirance pour elle frise l'obsession et alors qu'il paie pour obtenir ses services, au dernier moment, il la repousse, effrayé d'être si près de celle qui hante ses pensées. Mais par la suite, utilisant tous les stratagèmes, surtout les plus malhonnêtes, il tente de se rapprocher d'elle mais le malaise persiste, et l'indifférence de la jeune femme apparaît insoutenable. Homme étouffé par son désir, prostituée lassée de son métier, ce duo dépareillé suinte l'ennui, raison pour laquelle leurs échanges se résument à des banalités. Ils semblent entourés d'un silence inquiétant, comme s'il n'y avait qu'eux dans cet immeuble anonyme.

Cap sur Carle et Morin

Devant le décapant Mammouth de Stefan Miljevic, on ne peut s'empêcher d'avoir une bonne pensée pour Gilles Carle et Robert Morin. Ce court métrage au ton irrévérencieux décrit une campagne qui n'a rien de bucolique, où ses habitants appliquent leurs propres lois, tout comme dans les films de Carle des années 1970 (Les Mâles, La vraie nature de Bernadette, Red, etc.). Et lorsque surgit Robin Aubert, abonné aux rôles de bum, il semble sorti tout droit du Nèg' de Morin, prêt à fomenter d'autres plans tordus, à rendre une justice brutale et expéditive.

Derrière le volant de sa vieille bagnole, une serveuse (Julie LeBreton) très anxieuse tente de retracer un homme dont on ignore tout, sauf qu'il ne répond plus au téléphone. En panne sur le bord d'une route, une âme charitable (Aubert) la conduit chez un garagiste (Louis Champagne) trop méticuleux pour être honnête. On apprend ainsi que la jeune femme est originaire de l'endroit et les souvenirs d'enfance commencent à remonter à la surface. Des souvenirs qui finissent par se recouper, un peu trop tard pour elle car ses deux sauveurs n'agissent pas que pour des motifs honorables. Ce délire kitsch, parsemé de visions macabres, adopte progressivement un ton plus tragique, captivant jusqu'à la fin. Stefan Miljevic risque sans doute de remercier bien des gens lors de la prochaine Soirée des Jutra...

Mammouth de Stefan Miljevic, Corps étrangers de Simon Lavoie, Bager de Tomi Grgicevic et Léo de Nicolas Roy seront présentés à 19h le 14 février au Cinéma Beaubien et, en reprise, le 20 à 21h à la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque québécoise.