Cinéma d'animation - La beauté du trait

Qui dit animation ne dit pas nécessairement simple divertissement. Quatre films québécois en font la preuve.

Les cinéastes d'animation en lice pour le Jutra du meilleur film sont jeunes, peu connus... et c'est tant mieux. Derrière Co Hoedeman, Jacques Drouin, Michèle Cournoyer, Pierre Hébert et bien d'autres, la relève en animation est en pleine expansion et, contrairement aux discours apocalyptiques souvent entendus, ils ne sont pas tous obnubilés par le numérique ou désireux de signer le prochain Finding Nemo. La simplicité — apparente — de leur démarche est peut-être involontaire, mais le résultat n'en demeure pas moins empreint de poésie ainsi que de préoccupations sociales et environnementales.

Avant le dévoilement du grand gagnant le 22 février prochain, les Rendez-vous du cinéma québécois nous offrent la chance d'établir notre propre palmarès et surtout de miser sur le film qui saura rallier la majorité des distingués membres votants. Qui l'emportera entre Nicolas Brault (Îlot), Masoud Raouf (Bleu comme un coup de feu), Steven Woloshen (Two Eastern Hair Lines) et Félix Dufour-Laperrière (Encre noire sur fond d'azur)? S'il est vrai que la compétition en art est une hérésie, comme l'expliquait Denys Arcand pour minimiser sa défaite lors de la remise des Golden Globes, elle n'en demeure pas moins utile pour faire connaître au grand public le travail des cinéastes qui trop souvent est relégué dans l'ombre.

Ombre et tableaux

Des ombres, il y en a beaucoup dans le premier film de Félix Dufour-Laperrière, Encre noire sur fond d'azur. Sous le regard du cinéaste, la ville devient un espace inquiétant, chargé de solitudes, où l'architecture des édifices adopte des formes étranges. Mais s'agit-il d'un lieu réel ou imaginaire? Ou ne serait-ce pas plutôt la vision déformée d'un homme en panne d'inspiration devant sa table à dessin? Il nage en plein chaos, comme sur le point d'être noyé par l'encre noire. Le cinéaste utilise une technique rudimentaire (l'aquarelle sur papier ainsi que des photographies retouchées à la main) pour illustrer un univers angoissant, se permettant aussi quelques clins d'oeil amusants à des personnages de cartoons.

Steven Woloshen ouvrait les Rendez-vous du cinéma québécois l'an dernier avec Cameras Take Five, nous permettant ainsi de découvrir un cinéaste d'animation travaillant depuis de nombreuses années avec des moyens simples et une grande régularité. Depuis 1977, il a signé pas moins d'une vingtaine de films d'animation et son approche très personnelle, artisanale, se retrouve dans son dernier court métrage, Two Eastern Hair Lines. Dans cette fantaisie expérimentale, Woloshen utilise une fois de plus de la pellicule trouvée çà et là, s'en servant comme autant de tableaux sur lesquels il applique différentes couleurs. Cette succession rapide d'images et d'extraits de films à l'aspect volontairement décousu, évoquant l'incommunicabilité, est soutenue par une musique aux sonorités orientales.

Couleurs et cultures

Le cinéma d'animation se moque des frontières et des barrières culturelles, explorant des mondes aux contours réalistes pour mieux y introduire une poésie qui n'étonne que les tenants du vraisemblable à tout prix. Visiblement fasciné par la culture inuite, le cinéaste Nicolas Brault en illustre quelques aspects avec une grande simplicité dans le trait, de belles touches d'humour absurde, le tout assorti d'un appel à teneur écologique, sans pour autant donner dans le film à thèse.

Dans Îlot, l'Arctique apparaît tel qu'on l'imagine, dénudé, formé par quelques coups de crayon précis du cinéaste. La pêche d'un Inuit se transforme en escapade maritime puisque la glace se fissure de partout et le pousse à la dérive. Pendant ce temps, une baleine tombe littéralement du ciel tandis que des poissons prennent tout à coup des allures de cerfs-volants. Derrière cette belle fantaisie se cachent bien sûr des drames que Brault dénonce avec la même approche minimaliste que ses images. De manière nuancée, il évoque les affres de l'industrialisation galopante et, surtout, présente les mutations provoquées par les changements climatiques, bouleversant les coutumes de tout un peuple.

Même souci de conscience sociale tout en refusant de jouer la carte purement militante chez le cinéaste canadien d'origine iranienne Masoud Raouf. Il propose l'oeuvre la plus délicieusement colorée des quatre films en nomination. Ce qui ne dénature en rien la portée de son propos. Dans Bleu comme un coup de feu, la technique de la peinture sur verre se déploie en quelques minutes de pur éblouissement et de peurs contenues, illustrant différents aspects de la barbarie des hommes, dénonciation de cette méchanceté éclaboussant la splendeur des paysages.

Refusant de céder au défaitisme, le cinéaste présente une nature qui sans cesse reprend ses droits, la suggérant dans des formes amples alors que les lieux en viennent à se fondre les uns dans les autres. Ces magnifiques images, ne succombant jamais à la tentation strictement réaliste, ressemblent davantage à un rêve éveillé. Assurément celui du cinéaste qui, dans ce film, fait triompher la bonté, la lumière, sur la bêtise et la barbarie. Voilà autant de rendez-vous cinématographiques inspirés et inspirants à ne pas manquer aux Rendez-vous.

Présentation en continu de Îlot, Bleu comme un coup de feu,Two Eastern Hair Lines et Encre noire sur fond d'azur au Cinéma de l'ONF le 14 février à 15h et, en reprise, le 19, à 19h, au Cinéma Beaubien.