« Hommage à Jean Chabot », pour mémoire

L'auteur du Cantique des plaines sera de l'Hommage à Jean Chabot, elle qui fut la romancière canadienne de Sans raison apparente. L'amitié de deux créateurs, Chabot et Huston, qui avaient l'image et l'écriture en partage.

Pas surprenant que la romancière Nancy Huston soit parmi les invités de marque des Rendez-vous du cinéma québécois. Canadienne d'origine, Française d'adoption, elle est également, pourrait-on dire, Québécoise de coeur: elle a ici un public lecteur fervent, et elle fait un peu partie de notre cinéma puisqu'elle a notamment joué dans des films de Léa Pool et du regretté Jean Chabot.

«Jean m'avait invitée à jouer dans Sans raison apparente, en 1995, le rôle — tout à fait vraisemblable, pour moi — d'une romancière canadienne venue à Montréal faire des recherches pour un nouveau roman. J'interviewais un médecin légiste sur son métier. C'était un des pans du film, alors que l'autre était une fiction qui parlait d'exil, de mort, d'une identité à reconstruire.»

Connivence

S'ensuivit, entre la romancière et le cinéaste, une amitié qui ne s'est pas démentie. «Je viens de dépouiller notre correspondance, qui fait quelque 400 pages, où je retrouve l'homme et l'artiste. Chabot avait une intelligence très singulière. Il lisait beaucoup — je crois bien qu'il connaissait Mark Twain et William Faulkner par coeur — même s'il était avant tout un homme d'images. Il avait surtout un rapport très fort au langage et à la littérature, si bien que j'ai trouvé chez lui un lecteur hors pair de mes propres livres. Il m'écrivait des lettres bouleversantes à la parution de chacun, sans les compliments d'usage. C'était le résultat d'une écoute en profondeur.»

La connivence entre Huston et Chabot n'a pas été un hasard puisque les thèmes qui étaient chers à celui-ci — l'enracinement, la mémoire et le rapport au passé, et la perte de ceux-ci — sont présents dans l'oeuvre écrite de Huston. «Il tentait, dans ses films, de jeter des ponts entre les générations, de s'interroger sur le sens de l'appartenance à un lieu ainsi que sur ce que cela peut signifier de le quitter, de tourner le dos à son passé.»

Cette question identitaire et celle du temps qui passe, Chabot se les est-il posées dans une perspective exclusivement québécoise? «Le Québec et sa problématique particulière lui ont été une source d'inspiration très riche, le modèle à partir duquel il a travaillé, mais il n'était pas viscéralement lié à son histoire. Témoin, son film sur le célèbre Mack Sennett, un Québécois irlandais d'origine qui a fait la carrière que l'on sait aux États-Unis. C'était les trajectoires qui l'intéressaient. Vous savez que son dernier film portait sur le peintre Ozias Leduc. Là, c'est autre chose. Avec le passage du temps — et à cause de la maladie, peut-être — Jean revenait de plus en plus vers son coin de pays d'origine, Saint-Jean-Baptiste-de-Rouville, près de Saint-Hilaire, où il voyait bien qu'on peut faire tenir tout l'univers. Il est question dans ce film de départs, de voyages, de ce qui fait qu'on est ici et non ailleurs, de ce qu'on voudrait transmettre à la génération qui suit, mais également du sens de cette iconographie religieuse à laquelle Leduc a beaucoup travaillé.»

Recherches identitaires

Dans le monde d'aujourd'hui, les identités revendiquées, les appartenances individuelles ou collectives sont défendues avec, parfois, des moyens extrêmes qui donnent lieu à toutes sortes de dérives: quel est le sentiment de Nancy Huston, à la vue ce qui se passe autour de nous? «Je ressens de l'effroi, de l'effarement devant ce qu'on appelle en France les crispations identitaires. Mais chaque fois que le désespoir se répand, il y a aussi, il me semble, de l'espoir qui se profile. Pour ce qui du Canada, il me semble que les rapports entre le Québec et le reste du pays se sont apaisés. C'est bien, non?»

Mais elle reconnaît qu'il lui est plus commode qu'à d'autres — coordonnées obligent — de prendre ses distances par rapport à ces préoccupations. «J'ai beau jeu, dans ma situation, d'être antinationaliste, parce que je suis très privilégiée. Mais je peux très bien comprendre qu'on ait besoin de s'accrocher à une bouée quelconque quand on est privé de l'essentiel: l'éducation, l'estime de soi, la reconnaissance. J'ai connu, moi, ce luxe de tirer parti de mes origines pour en faire une oeuvre. Je peux à la fois y revenir et m'en éloigner.»

Jean Chabot, l'ami disparu, a peut-être connu ce luxe, qu'il a vécu autrement. «Il va me manquer. C'était, voyez-vous, une très belle personne. En revoyant récemment le "making of" de Sans raison apparente, j'ai retrouvé tout à coup son rire éclatant. Et il aimait bien les débats, la zizanie, poser des questions parfois embêtantes. C'est toujours utile, une voix comme ça.»

Jean Chabot aura été, tout compte fait, un empêcheur de penser en rond. Nancy Huston évoque un de ses films, révélateur de sa démarche: «C'était, je crois, une commande au départ, dont il a fait une belle réflexion sur le temps libre, sur ce que le tourisme masque comme misère; mais il y avait aussi un autre versant sur la beauté de cet effort des voyageurs qui s'efforcent de comprendre une autre culture pendant les quelques jours de loisirs dont ils disposent chaque année. Il aurait facilement pu ironiser sur ces capsules d'histoire que gobent distraitement les touristes. Non. Il a su — et je trouve ça très noble de sa part — aborder la question du tourisme sans sarcasmes.»

Difficile réception

Intransigeant parfois, exigeant toujours, Jean Chabot n'aura pas été un créateur commode. «Ses films, il est vrai, ne sont pas faciles. Les documentaires, en général, sont plus difficiles à appréhender que des fictions. Et puis, Jean Chabot, dans ses films, avait coutume d'aborder plusieurs aspects d'un même sujet, de raconter plusieurs histoires à la fois, de se tenir à plusieurs niveaux de discours. Je me souviens, avant la sortie de Sans raison apparente, de lui avoir demandé: crois-tu que les gens vont comprendre? Et il m'avait cité Sacha Guitry qui avait écrit que, pour une plaisanterie, il fallait toujours trois personnes: une pour la raconter, une deuxième pour en rire, et une troisième pour ne pas comprendre. J'ai retenu la leçon...»

Nancy Huston reconnaît même qu'en 1995, elle n'avait pas tellement goûté Sans raison apparente. C'est quand elle l'a revu, bien longtemps après, qu'elle en a mesuré la cohérence. «Je me alors suis dit: ah, tout ça se tient! Il a fallu que je fasse moi-même un bout de chemin avant de bien saisir ce qu'il disait.»

Difficiles d'accès, les films de Chabot sont estimés mais demeurent méconnus du grand public. «Je pense que ça lui est resté sur le coeur — d'avoir eu le sentiment d'apporter du nouveau, de suggérer une réflexion cohérente, d'avoir bâti une oeuvre, quoi. Et d'avoir eu de plus en plus de difficultés à tourner avec les années, d'avoir dû faire des compromis. Ç'a dû être difficile à vivre.»

Nancy Huston, elle, sera donc aux Rendez-vous pour rendre hommage à l'oeuvre de Jean Chabot, pour la rappeler à notre mémoire. Amitié et estime obligent. Elle travaille par ailleurs à la scénarisation du Cantique des plaines avec un Québécois. Jean Chabot, on l'imagine, aurait aimé en être.

Hommage à Jean Chabot, avec Nancy Huston, Roger Frappier et Michel Langlois, animé par Marcel Jean, au Café SAQ des Rendez-vous de la Cinémathèque québécoise le samedi 14 février à 14h.