Les séquelles du génocide arménien, selon Guédiguian

«J’ai toujours été internationaliste», confie en entrevue à Paris le cinéaste Robert Guédiguian.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse «J’ai toujours été internationaliste», confie en entrevue à Paris le cinéaste Robert Guédiguian.

« Ma grand-mère arménienne est morte à Marseille l’an dernier à 107 ans, évoque le cinéaste français Robert Guédiguian. La simple reconnaissance du génocide l’aurait aidée à s’apaiser. Il subsiste en Turquie des églises arméniennes à moitié détruites. Si les Turcs avaient pu rendre les biens de l’Église, ça aurait fait symbole… »

Un peu comme l’Ararat d’Atom Egoyan, Une histoire de fou de Robert Guédiguian est le film offert par un prolifique cinéaste à ses origines paternelles hantées par le mémoire du génocide de 1915, de son côté en commémoration de centenaire. Les Turcs, qui refusent de l’admettre, déportèrent et exécutèrent alors entre 1,2 et 1,5 million d’Arméniens.

Le cinéaste de Marius et Jeannette, qui nous aura livré au long des décennies de vibrantes chroniques marseillaises, avait abordé le génocide par la bande en 2006 dans Le voyage en Arménie, en périple initiatique. Mais Une histoire de fou, fresque sur plusieurs époques à la narration complexe, va plus loin. Le cinéaste s’est intéressé aux conséquences du génocide plus qu’à sa représentation.

« J’ai toujours été internationaliste, confie en entrevue à Paris ce gauchiste de la première heure. Je viens d’un peuple génocidaire — ma mère est allemande — et d’un génocide — mon père est arménien. Je ne peux penser qu’en termes de l’humanité entière à travers L’Internationale. Tant qu’on parlait d’une autre option, comme le communisme, la question de l’identité demeurait secondaire. Depuis que ce rêve a disparu, chacun cherche une branche à laquelle se raccrocher. Les gens se demandent d’où ils viennent plutôt qu’où ils vont. Dans les débats actuels sur les migrations, la question est d’ordre politique mais ne devrait pas être identitaire. »

Guédiguian proteste contre cette obsession de l’identité en revendiquant bien haut la juxtaposition des nationalités. « Je suis allemand, français et arménien. Je ne veux pas me battre contre les Turcs, mais contre les riches. Mais il fallait que je me mêle de ce génocide. À travers l’histoire arménienne, on raconte les conséquences de toutes les guerres. Je voulais surtout comprendre comment les crises se transmettent de génération en génération quand elles ont été niées. Lorsque le génocidaire demande pardon, fait des efforts, ça met du baume sur les cicatrices et ça brise le cercle. Ce qui n’est pas le cas de Turcs. Eux qui n’ont pas voulu des Arméniens cherchent aujourd’hui à se débarrasser des Kurdes. »

Un peu comme pour son Armée du crime en 2009, sur de jeunes juifs d’origines diverses entrés dans la Résistance sous l’Occupation allemande, Guédiguian dit avoir reçu un budget substantiel pour les besoins de cette production d’époque.

« Mon film remonte aussi le cours du procès de Soghomon Thelirian. Après que sa famille fut exterminée, il avait exécuté en 1921 dans une rue de Berlin Talaat Pacha, responsable du génocide arménien, avant de se voir acquitté par le jury populaire. Ce qui allait créer une étrange jurisprudence. Ils parlaient alors de crime contre l’humanité. Le terme “ génocide ” n’existait pas. Je place en parallèle un autre attentat à Paris 60 ans plus tard. »

Syndrome de Stockholm ?

Le scénario est en partie inspiré du récit autobiographique La bombe de l’Espagnol José Antonio Gurriarán. Ce jeune journaliste espagnol était sorti à moitié paralysé d’un attentat de l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie, avant de se passionner pour leur cause et d’aller rencontrer ses chefs à Beyrouth.

Syndrome de Stockholm ? « C’est une position plus politique que psychologique, estime le cinéaste : cette volonté de comprendre avant de juger. Pour évoquer les 100 ans de l’après-génocide, j’avais besoin de raconter une histoire, en suivant aussi la famille du personnage, de ceux qui posent une bombe, de celui qui a été blessé. » Le film a été tourné à Marseille, en Arménie et à Beyrouth.

Guédiguian a l’habitude de travailler avec sa famille d’acteurs, sa femme en premier chef, Ariane Ascaride, ici en mère d’un terroriste arménien. Il avait déjà dirigé Grégoire Leprince-Ringuet dans L’armée du crime, lui donne cette fois le rôle du jeune homme en fauteuil roulant qui veut comprendre. « Je le trouve brechtien, en distanciation, ce qui empêche son personnage de devenir pathétique. Quant à Ariane, elle est toujours dans l’affect. Ce rôle de mère émotive lui va comme un gant. Depuis le temps qu’on est ensemble, je n’en reviens toujours pas de notre différence. Je suis plus rationnel, mais c’est elle que les gens écoutent. »

Cette entrevue a été effectuée à Paris à l’invitation d’Unifrance.