Léa Pool, entre les lauriers et l’ailleurs

Pour Léa Pool, le grand défi dans le métier est de s’inscrire dans la durée, souvent en jouant d’alternance.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour Léa Pool, le grand défi dans le métier est de s’inscrire dans la durée, souvent en jouant d’alternance.

On attrape Léa Pool avant son envol lundi en France pour accompagner La passion d’Augustine, qui y prendra l’affiche dès le 30 mars. Sa première escale : la belle ville fortifiée de Carcassonne, dans l’Aude. Les campagnes de promotion permettent aussi de voir du pays. Chose certaine : La grande lauréate du Gala du cinéma québécois de dimanche soir aura eu à peine le temps de festoyer ou de compter les six lauriers accolés à son film.

Rare cinéaste de son sexe à connaître une carrière prolifique au cinéma de fiction québécois depuis trente ans, Léa Pool était destinée à défoncer des portes : première femme cinéaste à remporter le prix du meilleur film avec cette Passion d’Augustine, en 18 ans de gala. Troisième à récolter celui de la meilleure réalisation après Lyne Charlebois pour Borderline en 2009 et Louise Archambault pour Gabrielle en 2013, la lauréate affichait le regret d’avoir dû écourter des remerciements chronométrés. « Je voulais remercier les Réalisatrices équitables qui, depuis près de dix ans, font un travail remarquable pour redonner leur place aux femmes en cinéma. Je n’ai pas toujours le temps de m’impliquer, mais elles le font pour nous toutes. » Léa Pool se dit consciente du chemin qu’il reste à parcourir, en fiction bien davantage que dans le documentaire, car les réalisatrices doivent jouer du coude et les budgets sont plus élevés. Elle a travaillé et s’est imposée. Les modèles sont importants pour les générations qui montent. L’hommage de dimanche est aussi celui d’un fructueux parcours d’artiste.

Comparer des pommes et des poires

Elle avait vu toutes les oeuvres de la course au meilleur film. « Mais comment comparer Les démons, de Philippe Lesage, avec La passion d’Augustine ? Toutes ces distinctions entre cinéma d’auteur et productions commerciales me semblent abusives. Pour moi, La passion d’Augustine est un film d’auteur. Quand Marie Vien [qui l’a coscénarisé avec elle] m’a approchée avec ce projet, il y avait tant de correspondances avec mon univers, que je m’y suis reconnue tout de suite. J’ai une passion pour la musique, importante dans tous mes films. J’adore mettre les femmes en valeur, surtout dans une communauté serrée comme celle-là. J’ai été enseignante en Suisse auprès d’adolescents en difficulté. Ce film me ressemble. Il porte ma signature et j’y vois une continuité avec toute mon oeuvre précédente. »

Avec sa production jeunesse Le papillon bleu, en 2004, La passion d’Augustine est le film qui lui a permis de rejoindre le plus vaste public au Québec : 225 000 spectateurs environ. « Certains de mes autres films avaient bien fonctionné : Anne Trister, Emporte-moi, Maman est chez le coiffeur. Cette fois mon public s’est élargi. La passion d’Augustine a eu beaucoup de succès en province, où il a touché des gens très profondément. En France aussi, la clientèle de province est d’abord visée. »

Quand elle entend certains affirmer qu’il faudrait se tourner au Québec vers un cinéma grand public, en délaissant les oeuvres d’auteur trop méconnues, Léa Pool proteste haut et fort : « J’en ai fait des films obscurs, dit-elle. On a besoin d’un cinéma personnel en quête d’identité et en exploration, avec des têtes chercheuses. D’ailleurs, ces films voyagent et nous représentent souvent dans les festivals étrangers où j’ai tant accompagné les miens. Je regrette que les gens ne les aient pas assez vus, les films en nomination au gala. Ça prendrait un apprentissage à la cinéphilie, une éducation en conséquence. »

S’inscrire dans la durée

Se voir primée en une année aussi trouble que celle-ci, dans la foulée de l’affaire Jutra, lui fait pousser des soupirs : « Cette histoire m’a bouleversée, dit-elle. J’ai eu besoin d’assimiler un drame comme celui-là, de réfléchir sans courir à toute allure comme les médias sociaux. Tout ça s’est passé à une vitesse folle, voire épouvantable. C’est sûr qu’il fallait quand même bouger vite et j’approuve totalement la décision d’avoir changé le nom des prix Jutra, mais fallait-il débaptiser aussi un parc, des rues ? Du moins, l’oeuvre de Jutra est-elle là pour rester. »

Léa Pool ne reproche pas aux animateurs du gala leur mise en situation succincte de l’affaire Jutra, qu’elle juge pleine de délicatesse. Comme elle ne reproche pas à Québec-Cinéma de n’avoir pas reporté la cérémonie. « Ce gala a permis d’aller de l’avant avec le cinéma, de se réunir avec le milieu, de partager une soirée. On travaille tellement seuls chacun de son côté. »

Les griefs de la cinéaste sont d’un autre ordre. « Ça me désole de voir tant de prix remis hors d’ondes, déclare la cinéaste. Quand on connaît l’importante d’un directeur photo, d’un monteur, etc., et aussi du film qui s’est le plus illustré hors Québec, on sait qu’ils méritent tous les honneurs. Le cinéma se fait en collectivité. »

Pour Léa Pool, le grand défi dans le métier est de s’inscrire dans la durée, souvent en jouant d’alternance. « J’aime ça varier les genres. Mon prochain film est un documentaire sur des enfants de mères emprisonnées tourné au Québec, en Bolivie, au Népal et à New York, en cours de montage. Mais, l’été prochain, je tourne Et au pire, on se mariera, adapté du livre de Sophie Bienvenu. C’est l’histoire d’une adolescente qui tombe amoureuse d’un homme qui a le double de son âge. Il y a un drame, un procès. C’est un film à petit budget. Parfois, on en fait qui réclament plus d’argent. Mais combien de temps un cinéaste peut-il continuer à réaliser des oeuvres intimistes, avant d’avoir envie de s’ouvrir, de rejoindre plus de gens ? Si j’étais toujours demeurée dans le registre d’Anne Trister, de La femme de l’hôtel, je me serais ennuyée. Lorsque tu fais un film plus grand public, ton habileté acquise au fil des ans dans l’écriture d’un scénario te sert aussi. Tu ne deviens pas quelqu’un d’autre. »

1 commentaire
  • Louise Collette - Abonnée 22 mars 2016 10 h 50

    Madame

    Mille fois bravo, je suis une admiratrice de longue date.