La quatrième vague du féminisme

L’Américaine Jennifer Reeder, figure éminente du court métrage
Photo: Joe Mazza L’Américaine Jennifer Reeder, figure éminente du court métrage

La 20e édition du festival Regard a été officiellement lancée jeudi et se poursuivra jusqu’à dimanche à Saguenay. Sertie dans le programme de courts métrages — la spécialité de l’événement — présentés en ouverture, une perle : Crystal Lake, de l’Américaine Jennifer Reeder, une figure éminente dans le domaine que l’on s’arrache du festival de Sundance à celui de Rotterdam. Récit initiatique raconté du point de vue de deux préadolescentes portant le hidjab, Crystal Lake voit la cinéaste poursuivre son exploration de l’univers des jeunes filles au sein d’une réflexion plus vaste sur la condition féminine. On s’est entretenu avec elle.

Féministe, Jennifer Reeder ? Et comment !

« Le fait que l’une de vos ministres déclare qu’elle n’est pas féministe aura au moins eu le mérite de provoquer un débat, remarque la cinéaste. J’observe le même phénomène aux États-Unis : des femmes, assez jeunes en l’occurrence, refusent de se dire féministes. Ça dénote une méconnaissance de l’histoire et de victoires qu’elles tiennent pour acquises parce qu’elles n’ont jamais vécu sans leurs fruits. Il y a aussi, je crois, une image erronée de ce qu’est le féminisme. Il y a, à cet égard, un dépoussiérage à faire sur ce qu’on entend réellement par féminisme. »

« Chose certaine, on aurait tort de croire que l’égalité est acquise. Je lisais à l’instant sur Buzzfeed que certains médias se plaignent qu’Hillary Clinton ne sourit pas assez. Sérieusement ? Je n’ai pas souvenir qu’on ait reproché à Barack Obama de sourire trop ou trop peu… Ces petites choses insidieuses constituent des rappels quotidiens de la pertinence du féminisme », estime Jennifer Reeder.

Son cinéma est, de son propre aveu, psychologique, sociologique, et politique.

« J’essaie d’être activiste à ma manière. D’offrir, notamment, une vision inclusive du féminisme. »

De l’invisibilité

Dans une scène troublante de Crystal Lake, l’une des protagonistes confie à ce propos se sentir invisible aux yeux du monde. C’est le fait d’être « femme qui peine à le devenir », ou celui de porter le hidjab ?

« Les deux, répond la cinéaste. Le film conjugue deux idées. Tout d’abord, il y a ce fait, tabou, qu’il faut être très résiliente comme femme de 18 à 30 ans environ, une période où la société et ses diktats essaient de nous écraser pour nous faire rentrer dans un moule ; de la “matière à mariage” ou à couverture de magazines. »

Les deux personnages appréhendent sans le savoir la fin de l’enfance et l’épreuve d’endurance qui les attend ensuite.

« De un. De deux, le hidjab existe à la base pour “faire disparaître” la femme. Donc, lorsque l’héroïne dit se sentir invisible, elle exprime un double désarroi. Triple même, puisque je trouve qu’avec la xénophobie ambiante alimentée par les propos haineux d’un Donald Trump, on condamne en ce moment des cultures entières à l’invisibilité. »

Empourprée, la cinéaste se tait et inspire profondément.

Une conscience accrue

Rassérénée, elle reprend sur la question de la diversité culturelle, un autre thème récurrent dans son oeuvre qui, de surcroît, est intimement lié à celui du féminisme.

« Mon expérience de vie de femme blanche n’est pas la même que celle d’une femme afro-américaine ou d’une femme transgenre, et nos préoccupations et priorités ne se déclinent pas forcément dans le même ordre. Il faut être à l’écoute, c’est la clé. C’est une réalisation relativement récente du mouvement, il me semble, et c’est cet aspect qui distingue cette quatrième vague du féminisme que je suis convaincue que l’on est en train de vivre. »

« Il y a eu le droit de vote pour les femmes, première vague, puis le refus de retourner sagement à la maison après avoir goûté au marché du travail pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis le mouvement punk revendicateur des années 1990, une affaire de jeunes Blanches comme moi à l’époque, plus ou moins conscientes des réalités de toutes ces autres femmes qui ne sont pas blanches, et maintenant, cette prise de conscience salutaire de la diversité conduisant à un féminisme intersectoriel. »

La cinéaste entrevoit-elle un avenir brillant pour cette « quatrième vague » ?

« S’il y a une chose que j’ai constatée au fil de mes tournages, c’est que j’ai beau réunir des jeunes filles d’origines et de milieux les plus divers, chaque fois, elles se regroupent. C’est inné chez nous, les femmes. La solidarité finit toujours par prévaloir. Et j’ai foi en ça. »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

1 commentaire
  • Irène Durand - Abonnée 18 mars 2016 13 h 57

    Les premières seront les dernières

    Pour les féministes de la première heure, il n'est probablement pas facile de suivre le discours des féministes de la 4e vague. À moins d'aimer la théorie ou dêtre à l'aise avec le discours social. La question qui s'impose, me semble-t-il, est celle-ci. Le féminisme de la 4e vague fera-t-il alliance avec celui des 1iere, 2e et 3e vague ? Que dire, des 5e et 6e vagues qui vont suivre ?