Le grand sommeil

Le cinéaste déploie une vision ne relevant ni tout à fait du songe ni tout à fait de l’état de veille.
Photo: EyeSteel Film Le cinéaste déploie une vision ne relevant ni tout à fait du songe ni tout à fait de l’état de veille.

Dans un boisé en périphérie de la ville de Khon Kaen, en Thaïlande, deux femmes se promènent en échangeant des propos quelque peu décalés. Bénévole dans un dispensaire, la première est en l’occurrence en pleine conversation avec l’esprit d’un patient narcoleptique, lequel « possède » momentanément le corps de la seconde, une médium. Jouxtant le sentier, deux sculptures : l’une montre un jeune couple assis sur un banc, tandis que l’autre reproduit la même image avec des squelettes. La représentation est étrangement apaisante. À l’instar du nouvel opus du cinéaste Apichatpong Weerasethakul qui, encore une fois, ne s’intéresse ni à la vie ni à la mort, mais plutôt au monde de possibles invisibles qui flotte entre les deux.

Campé dans la ville natale du cinéaste lauréat de la Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, Cemetery of Splendour comporte beaucoup moins d’éléments fantastiques que ses prédécesseurs, mais n’en relève pas moins ostensiblement du réalisme magique. Le décor principal est cet hôpital rudimentaire établi dans une ancienne école. On y accueille, outre les citadins qui viennent en consultation, un groupe de soldats souffrant d’une mystérieuse maladie du sommeil.

L’un d’eux, Itt, s’éveillera par intermittence au contact de Jen (la bénévole déjà mentionnée), avec qui il se liera d’une amitié particulière. Pendant ce temps, des ouvriers dépêchés par le gouvernement tentent d’excaver les tombeaux des princes du royaume de Siam sur lesquels le bâtiment aurait été érigé…

Comme une prière

C’est ainsi que lentement, sans forcer, le cinéaste déploie une vision ne relevant ni tout à fait du songe ni tout à fait de l’état de veille. À cet égard, on reproche parfois au cinéma d’Apichatpong Weerasethakul d’être par trop cryptique, une tare qui prend valeur de vertu pour d’autres cinéphiles. En cela, Cemetery of Splendour, quoique « typique », est peut-être un peu plus facile d’approche, en tout cas en ce qui concerne l’un de ses multiples niveaux de lecture.

Lors du dévoilement du film à Cannes, plusieurs ont en effet signalé les accents politiques plus manifestes que de coutume avec cette prémisse quand même saisissante d’une armée frappée par un sommeil paralysant. Il faut savoir que la Thaïlande, toujours sous contrôle militaire, a subi 20 coups d’État depuis 1932.

L’auteur, qui met en scène des divinités qui s’incarnent dans la banalité du quotidien après avoir été sollicitées, adresserait-il une prière poétique à l’univers ?

Il y a pire raison d’être pour un film.

Et l’idée même est, elle aussi, étrangement apaisante.

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Cemetery of Splendour (V.O., s.-t.a. et s.-t.f.)

★★★★

Drame poétique d’Apichatpong Weerasethakul. Avec Jenjira Pongpas, Banlop Lomnoi, Jarinpattra Rueangram. Thaïlande–France, 2015, 122 minutes.