Le Gala du cinéma québécois: entre liesse et deuil

«Les êtres chers», d’Anne Émond aborde avec sensibilité la transmission des traumatismes.
Photo: Yannick Grandmont Metafilms «Les êtres chers», d’Anne Émond aborde avec sensibilité la transmission des traumatismes.

Va-t-on se déshabituer à appeler « Jutra » cette cérémonie rebaptisée en 2016 Gala du cinéma québécois ? Certains trébucheront sans doute dimanche soir sur les deux syllabes du patronyme funeste. Présumé pédophile, tombé de son socle, l’auteur d’À tout prendre hantera la soirée. L’an prochain, le gala sera renommé (sans nom de cinéaste mort ou vif à qui trouver des poux, espérons-le). En attendant, l’ambiance devrait marier liesse et deuil.

Au Monument-National comme sur les ondes de Radio-Canada, place à une 18e édition en flottement de symboles. Les animateurs Pénélope McQuade et Stéphane Bellavance ne visent pas la rafale de gags sur le sujet chaud, à l’encontre des blagues sur les Noirs aux derniers Oscar. Quelques phrases en début d’émission, puis le regard ailleurs !

L’autre controverse du cru entourant les films en nomination souvent inconnus du public suscita sans doute des plaisanteries moins timides…

Leur relative confidentialité n’enlève rien à la qualité des poulains de la course. En dehors de La passion d’Augustine de Léa Pool (10 fois cité), qui séduisit la large audience et des Démons de Philippe Lesage, plus pointu que les autres, les oeuvres auraient pu recevoir meilleur accueil. Le fossé se creuse entre un cinéma d’auteur sérieux et un grand public en quête d’émotions fortes, de rires et de délassement.

Outre le Léa Pool, les gens ont vu Paul à Québec, Le mirage et La guerre des tuques 3D, absents ou presque des nominations. D’où les frustrations. Et si Québec Cinéma imitait les Oscar en mettant un plus grand nombre de titres dans la catégorie du meilleur film, pour rameuter le spectateur devant son petit écran…

Photo: Metafilms «Félix et Meira» de Maxime Giroux, raconte la rencontre de deux solitudes.

Des films à relancer ailleurs

Un gala sert aussi à relancer des oeuvres méconnues sur de nouvelles plateformes. On le souhaite à Corbo de Mathieu Denis (dix citations), percutante incursion à travers les premiers soubresauts du FLQ, à Félix et Meira de Maxime Giroux, fine rencontre de deux solitudes (cinq nominations). Même voeu aux Êtres chers d’Anne Émond (sept mentions), abordant avec sensibilité la transmission des traumatismes. Les démons, premier long métrage personnel et hanté, en nomination pour le meilleur film et la meilleure réalisation, mérite sa lumière.

Le septième art québécois en est un de quête identitaire. Les oeuvres en lice pour le meilleur film et la meilleure réalisation se réfèrent directement ou pas aux décennies 60, 70 ou 80, y cherchant un écho aux temps présents. Ça se joue sur fond de politique (Corbo), de religion (La passion d’Augustine et Félix et Meira), des blessures de l’homme québécois (Les êtres chers et pour non-transmission paternelle Félix et Meira), de terreurs enfantines (Les démons).

Elephant Song de Charles Binamé, adapté de la pièce de Nicolas Billon, opposant en huis clos Xavier Dolan et Bruce Greenwood, riche de huit nominations, est surtout cité dans les catégories techniques. Le collectif Turbo Kid sur fond d’apocalypse et la comédie politique Guibord s’en va-t-en guerre de Philippe Falardeau sont nommés quatre fois. Ce dernier avec plus de chances de trophée. C’est parti !

Boule de cristal

La boule de cristal paraît pourtant bien floue. Si ça se joue à la popularité, La passion d’Augustine avec ses religieuses musiciennes pourrait recueillir la statuette du meilleur film. Sinon Félix et Meira et Les êtres chers semblent les mieux placés, au milieu du spectre, pour viser le premier rang, à tout le moins côté réalisation. Tant de cas de figure sont envisageables.

Au meilleur acteur, la partie se joue entre Xavier Dolan dans Elephant Song et Gilbert Sicotte pour Paul à Québec (qui l’aura sans doute). Côté meilleure actrice, Fanny Mallette dans Chorus affronte surtout Céline Bonnier dans La passion d’Augustine (elle devrait l’avoir). Irdens Exentus, délicieux Haïtien zélé de Guibord s’en va-t-en guerre devrait recevoir le laurier du meilleur acteur de soutien. Un grand rival : Tony Nardi dans Corbo. À une des religieuses de La passion d’Augustine, Dianne Lavallée ou Lysandre Ménard, celle de la meilleure actrice de soutien.

Au scénario : Félix et Meira, peut-être. Meilleure caméra : Yves Bélanger pour Brooklyn. Au montage, François Delisle le mériterait pour Chorus, trop rare aux nominations, mais Les êtres chers devrait l’emporter.

Au meilleur long métrage documentaire, tous sont méritants, dont Ouïghours, prisonniers de l’absurde de Patricio Henriquez, Le profil Amina de Sophie Deraspe, L’empreinte de Carole Poliquin et Yvan Dubuc. Question de sensibilité de jury. Au moins, il y aura du suspense dimanche, de tristesses enrobé, soit. Mais un bon gala malgré tout !

Hommage à François Dompierre

Le compositeur épris de fusion des genres et chef d’orchestre François Dompierre recevra le prix-hommage de ce Gala du cinéma québécois. Rappelons que celui qui signait cette année la musique de La passion d’Augustine de Léa Pool possède une longue feuille de route en la matière. Il aura composé la trame musicale d’une cinquantaine de longs métrages en autant d’années, dont celles de Bonheur d’occasion de Claude Fournier, d’IXE-13 de Jacques Godbout, du Matou de Jean Beaudin, des Portes tournantes de Francis Mankiewicz, de Léolo de Jean-Claude Lauzon, du Déclin de l’empire américain et de Jésus de Montréal de Denys Arcand, également du Sang des autres du Français Claude Chabrol. François Dompierre a moissonné des prix Félix et Génie et composa la musique de chansons de Louise Forestier, Pauline Julien, Monique Leyrac, Félix Leclerc (une union très féconde), etc. Il avait publié en 2000 chez Boréal Les plaisirs d’un compositeur gourmand.