Entre Noël et le ramadan

Des musiciens arabes jouant de leurs instruments les pieds dans la neige donnent le ton de poésie d’un film aux symboles entrelacés.
Photo: K-Films Amérique Des musiciens arabes jouant de leurs instruments les pieds dans la neige donnent le ton de poésie d’un film aux symboles entrelacés.

S’inscrivant dans une lignée désormais plus féconde du cinéma québécois de l’altérité, Montréal la blanche est un double blues entrecroisé très réussi sur des Algériens établis à Montréal. Pour son premier long métrage, librement adapté de sa pièce de théâtre, le documentariste Bachir Bensaddek ouvre une nouvelle porte sur le Québec de la nuit de Noël, où tout peut arriver au cinéma. La vie heureuse de Léopold Z de Gilles Carle et Mon oncle Antoine de Claude Jutra en témoignaient.

Signe des temps, alors que le débat sur l’accueil des réfugiés syriens bat son plein, Montréal la blanche met en scène un homme et une femme hantés par leur pays commun, l’Algérie. Kahina a été une grande chanteuse autrefois et s’est fait passer pour morte. Transplantée à Montréal, elle veut récupérer sa fille des mains de son ex-mari qui lui file entre les doigts. Amokrane, déterminé à travailler cette lucrative nuit-là au lieu de rejoindre sa famille, la prend à bord de son taxi et reconnaît en elle son idole de jeunesse. Sur cette trame classique de deux inconnus qui s’apprivoisent, la patrie d’origine flotte et se pose parfois en flashbacks sur le passé douloureux du chauffeur, comme à travers la réserve de Kahina. Tout en nuances.

Une partition en finesse

Le film permet à d’excellents interprètes venus d’ailleurs de jouer au cinéma d’ici : Karina Aktouf, connue surtout pour son rôle dans la télésérie Jasmine. On avait vu Rabah Aït Ouyahia dans L’ange de goudron de Denis Chouinard en 2001. Ce duo joue sa partition avec finesse, sur plusieurs notes, avec des éclats, des silences. Une grande partie du film se déroule à bord de ce taxi qui sillonne les rues en rouvrant les blessures, mais leur équipée se pose ici et là, entre autres dans un café d’Algériens où les discussions s’échauffent.

Comment les deux esseulés, hors des clichés d’une rencontre amoureuse, vont se croiser, se confronter, se débattre, se révéler, tel est le sujet de cette oeuvre qui évite bien des pièges, en ouvrant plusieurs cases de dialogues. Alex Margineanu cadre et éclaire magnifiquement cette traversée et ses escales, avec fantômes à bord et montage en glissement.

Déjà, l’entrée en matière sur des musiciens arabes coiffés de tarbouches jouant de leurs instruments les pieds dans la neige donnait le ton de poésie d’un film aux symboles entrelacés, avec des questionnements contemporains sur l’adaptation au sol nouveau, sur le berceau qui impose encore ses codes. Entre lumières de Noël et jeûne du ramadan. Montréal la blanche aborde la transmission bloquée entre parents venus d’ailleurs et enfants nés ici, en envol soudain.

Des scènes où des Québécois de souche entrent en contact avec les protagonistes : Pierre Lebeau en généreux père Noël, François Arnaud en goujat aviné, profils quand même appuyés sur leurs antipodes, montrent les bons et mauvais côtés de la société d’accueil. Le cinéaste a conservé à ses personnages principaux plus de zones d’ombre dans une pudeur de ton qui invite, entre musique, mirages et aveux, le spectateur à s’apaiser aussi dans leur sillage.

Montréal la Blanche

★★★★

Drame de Bachir Bensaddek. Avec Rabah Aït Ouyahia, Karina Aktouf, Mohamed Aït Ouyahia, Hacène Benzerari, Pierre Lebeau, François Arnaud, Reda Guerinik. Québec, 2016, 90 minutes.