Laissez-le mourir en paix!

Carmen Maura, Ivan Georgiev et Patrick Lapp forment un trio aux valeurs différentes qui finit par s’accorder.
Photo: Axia Films Carmen Maura, Ivan Georgiev et Patrick Lapp forment un trio aux valeurs différentes qui finit par s’accorder.

À sa façon, le cinéaste suisse Lionel Baier s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs, les Alain Tanner et ClaudeGoretta (à qui il a consacré un documentaire), montrant les fissures d’une société en apparence bien lisse, aimant aussi scruter l’ambivalence (souvent sexuelle) de ses personnages (Garçon stupide, Un autre homme).

Une même inquiétude traverse La vanité, variation parfois amusante sur le thème du suicide assisté, même si la chose peut sembler sacrilège. Pour en illustrer les contradictions morales et sociales, tout le film se déroule dans un motel anonyme en périphérie de Lausanne, vaguement inspiré de ceux qui tapissent les routes de l’Amérique du Nord. C’est là que son architecte, David Miller (Patrick Lapp, une gravité laissant poindre ça et là quelques beaux moments d’humanité), décide de mettre fin à ses jours, lieu hautement symbolique qu’il a conçu au début de sa carrière avec son épouse aujourd’hui décédée, visiblement une raison supplémentaire pour ce cancéreux d’en finir.

Dans un geste de désespoir, mais non sans lucidité, il préfère s’en remettre aux bons soins d’Esperanza (une Carmen Maura aussi chaleureuse qu’effacée qu’il fait toujours bon retrouver), l’employée d’une association dont la fonction est de permettre ces départs en douceur. Ce duo improbable, lui cartésien et elle trop émotive pour être honnête, attend avec impatience un témoin qui refusera in extremis cette tâche. Ils devront alors s’en remettre à un voisin de chambre, un jeune prostitué d’origine russe (amusant Ivan Georgiev), refusant toutes les étiquettes, du moins celles que David et Esperanza veulent lui accoler. Au cours de cette nuit de décembre d’où émane le parfum kitsch de Noël, autre touche pleine d’ironie, ce trio aux accents, aux valeurs et aux ambitions différents finira par s’accorder, laissant tomber les masques, certains plus lourds d’autres. Car il se cache un imposteur dans cette mécanique de la mort soi-disant bien huilée.

L’humour de Lionel Baier n’est jamais flamboyant ou grotesque, préférant les délicieuses échappées surréalistes (le temps d’une traversée du miroir, ou plutôt celle d’un rideau rouge évoquant le passé, et les échecs, de l’architecte), quelques jeux de mots au style parfois simpliste, ou de discrètes allusions sexuelles épinglant certains clivages générationnels. Une évidente économie de moyens confine les trois personnages dans une chambre banale pas totalement dépourvue d’âme, là où des reproductions de tableaux de grands maîtres éclairent certains enjeux, de même que la signification du titre du film. Le cinéaste ne craint pas d’aborder la mort de front, dans ce cas-ci assistée et planifiée, mais pas au prix d’anesthésier son humour. Nous lui en sommes reconnaissants.

La vanité

★★★ 1/2

Drame de Lionel Baier. Avec Patrick Lapp, Carmen Maura, Ivan Georgiev, Adrien Barazzone. Suisse, 2015, 75 minutes.

1 commentaire
  • Mario Jodoin - Abonné 19 mars 2016 23 h 06

    Ouch...

    «elle trop émotive pour être honnête»

    Peut-on m'expliquer ce que cela veut dire?