Un pensum soporifique

Dans «Le cavalier de coupe», Terrence Malick poursuit dans une veine personnelle… et presque autoparodique.
Photo: Films Séville Dans «Le cavalier de coupe», Terrence Malick poursuit dans une veine personnelle… et presque autoparodique.

« Jai rêvé que je faisais un rêve… », murmure une voix graveleuse par-dessus des images d’aurores boréales. Plus tard, alors que se succèdent les narrateurs comme autant de fantômes hantant la mémoire du protagoniste, une femme met en garde ce dernier : « Les rêves, c’est agréable, mais on ne peut y vivre. » Sauf, peut-être, au cinéma. Ainsi en va-t-il dans Le cavalier de coupe, la plus récente offrande de Terrence Malick.

Beau hasard que le film de Terrence Malick sorte chez nous en même temps que Cemetery of Splendour, le nouvel Apichatpong Weerasethakul, qui paraît lui aussi se dérouler à la lisière du songe. Là s’arrêtent toutefois les similitudes : Le cavalier de coupe est résolument plus impressionniste, voire lyrique, et forme qui plus est, avec L’arbre de la vie et À la merveille, un triptyque aux accents autobiographiques. Pour mémoire, le second abordait l’enfance du cinéaste et le troisième, son déchirement amoureux entre sa compagne européenne et une ancienne flamme américaine.

Campée dans un Los Angeles aseptisé, l’intrigue du Cavalier de coupe, ou enfin le flot de pensées qui en tient lieu, suit la quête existentielle de Rick, un scénariste rendu blasé par le succès. Secoué — physiquement et psychiquement — par un tremblement de terre au début du film, Rick plonge en lui-même (et dans l’océan, à répétition) à la rencontre de parents, d’amoureuses et d’accointances ayant brièvement comblé par le passé une partie du vide immense qui l’accable.

Portant les noms des différentes cartes du tarot (la Lune, le Pendu, l’Ermite, etc.), les chapitres défilent, inégaux, souvent redondants, le meilleur voyant Rick errer dans une fiesta hollywoodienne dantesque ne laissant aucun doute quant à l’idée que se fait de cette faune-là l’auteur des Moissons du ciel.

C’est, en dix minutes environ, son 8 1/2 à lui, et c’est parfaitement exécuté.

Des acteurs seuls

Ailleurs, le lyrisme évoqué verse parfois dans la grandiloquence. Manifestement intéressé par ses images, le cinéaste paraît avoir oublié de diriger ses acteurs, si bien que pendant que lui se regarde filmer, eux se regardent jouer. Les scènes entre Christian Bale et Wes Bentley, qui incarne son frère instable, semblent improvisées, Bale dans l’intériorité malaisée, Bentley dans l’émotivité exagérée. D’autres passages, par exemple lorsque Bale regarde au loin, le visage soudain déformé par un insoutenable mal-être, font involontairement rire.

Ce qui a pour effet bénéfique inattendu de sortir le cinéphile de sa torpeur.

Car si le langage cinématographique de Terrence Malick (enchaînement fluide de plans fixes savamment composés et de travellings avant immersifs vers la mer, le désert, le dehors ; plans-séquences à la steadycam créant une impression de point de vue en apesanteur) continue de forcer l’admiration, l’ensemble, quoique magnifique et poétique, ne s’en révèle pas moins ronflant.

Assez pour roupiller entre deux vignettes, histoire de « rêver soi-même que l’on rêve ». Tant qu’à être au cinéma…

Le cavalier de coupe (V.F. de Knight of Cups)

★★

Drame psychologique de Terrence Malick. Avec Christian Bale, Natalie Portman, Wes Bentley, Cate Blanchett, Imogen Poots, Brian Dennehy. États-Unis, 2015, 118 minutes.