Nietzsche en Montérégie

Stéphan Beaudoin a tourné son film en 11 jours dans une ferme du Brome-Missisquoi, avec un budget de 50 000 $.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Stéphan Beaudoin a tourné son film en 11 jours dans une ferme du Brome-Missisquoi, avec un budget de 50 000 $.

On lui devait des séries au petit écran comme La promesse et Yamaska et le court métrage L’initiation. Stéphan Beaudoin vous dira qu’il travaille à la télé pour mieux faire du cinéma. Son premier long métrage, Le rang du lion, tourné dans l’urgence sans l’aide des institutions (sauf à l’étape de la postproduction), prend l’affiche vendredi prochain après s’être promené partout : festivals en Allemagne, en Abitibi, à Moncton, Festival du nouveau cinéma, bientôt au Rhode Island. Le film est acheté par Radio-Canada, Artv, Super Écran. « On ne s’y attendait pas, avec nos conditions de tournage »

Sa compagne, Sophie-Anne Beaudry, a écrit le scénario après qu’ils en ont brossé les grandes lignes. « Onze jours de tournage dans une ferme du Brome-Missisquoi à Bolton-Ouest que j’avais louée à une connaissance. » Et la caméra à l’épaule ? « On n’avait pas les moyens de s’offrir un trépied, sourit-il, mais elle permettait de suivre les personnages au plus près, en restant très naturalistes. Il n’y a presque pas de plans d’ensemble. » Un budget de misère. 50 000 $. Toute l’équipe travaillait en différé, mais le décor de la nature environnante autorisait les envolées lyriques.

Longtemps, Le rang du lion s’est intitulé Chameau, lion, enfant, en référence au premier discours de Zarathoustra sur les mutations de l’esprit avant d’atteindre la liberté, dans l’ouvrage de Nietzsche. « Mais ça faisait trop Zoo de Granby », estime le cinéaste. Et les gens connaissent-ils Nietzsche tant que ça ?

L’action se déroule dans une de ces communes rurales qu’on associe surtout aux années 70. Des jeunes gens cherchant un sens à leur vie vivent dans une maison de ferme auprès de Gabriel, leur gourou, guide spirituel, coach de vie, appelez ça comme vous voulez. Alex (Frédéric Lemay), un jeune Montréalais, lâche tout pour suivre sa nouvelle blonde Jade (Geneviève Bédard) dans ce qui se révèle une secte non religieuse avec maître aux méthodes discutables (Sébastien Delorme). À quelle époque se situe l’action ? « Je n’ai pas voulu répondre vraiment, quoiqu’un téléphone cellulaire montre au début qu’il n’y a pas de signal, ce qui rend le film contemporain. En tout cas, ça révèle que ce genre de dynamique existe encore aujourd’hui. »

Ils sont huit disciples autour de celui qui fut pour plusieurs d’entre eux un ancien professeur de philosophie nietzschéen. Alex est l’outsider qui tente d’entrer dans la ronde.

Ni blanc ni noir

Cinéaste et scénariste ont puisé leur inspiration au discours de Nietzsche, mais aussi à des ouvrages contemporains de guides de vie. « Sébastien Delorme a emprunté l’idée des bottes de cowboy à son prof de l’école de théâtre, sa façon de marcher aussi. » Stéphan Beaudoin avait vu le Moïse : l’affaire Roch Thériault avec Luc Picard en 2002. Le sujet n’est pas souvent traité ici.

« L’étape la plus difficile fut celle de la postproduction. Il a fallu couper toute une partie d’ailleurs très bonne, où les parents d’Alex le recherchaient [Nathalie Coupal et Yves Bussières], mais c’était mieux de se concentrer sur le huis clos. La première version durait 135 minutes, celle-ci 78 minutes. »

Stéphan Beaudoin se dit heureux d’apporter des nouveaux visages d’acteurs au cinéma « où plusieurs se plaignent de revoir toujours les mêmes têtes ». Certains interprètes masculins : Sébastien Delorme, Frédéric Lemay, Émile Schneider avaient du métier, mais il a été cherché d’autres membres de sa troupe chez les finissants des écoles de théâtre : Geneviève Bédard, Félix-Antoine Boutin, Katrine Duhaime, Catherine-Audrey Lachapelle, Marie-Chantal Nadeau, Étienne Pilon.

La scénariste et le cinéaste ont voulu éviter le ton moralisateur et le côté manichéen : les bons contre les méchants : « Tout passe par le point de vue d’Alex, mais Gabriel n’est pas un monstre. Il couche avec ses adeptes pour assouvir des besoins sexuels et pour les contrôler également, tout en cherchant une sorte de vérité. Les jeunes sont vulnérables mais la société ne leur apporte pas ce qu’ils veulent, et les théories de Gabriel ont du vrai aussi. »

« Le cinéma et la télé sont incestueux au Québec, estime Stéphan Beaudoin. La télé est plus manipulatrice, le cinéma autorise davantage de risque, et permet d’avoir une signature au bout, sans chercher à tout expliquer, à travers une liberté créatrice. »

En plus de bientôt diriger la série télé L’heure bleue avec Céline Bonnier et Benoît Gouin, Stéphan Beaudoin a déjà terminé le tournage de son deuxième long métrage indépendant à Drummondville : Yankee suit une Américaine au Québec qui combat dans les fight clubs. « Un film viscéral et charnel, précise-t-il, avec l’actrice de Vancouver Devon Slack qui est aussi une cascadeuse. On espère le lancer dans un festival à l’automne. »