Un air de famille

«Le but, c’est de parler de mon expérience, de mon passage du court au long métrage», affirme Chloé Robichaud au sujet de sa classe de maître.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Le but, c’est de parler de mon expérience, de mon passage du court au long métrage», affirme Chloé Robichaud au sujet de sa classe de maître.

On retrouve Chloé Robichaud devant un café fumant, petit matin oblige. Invitée au Festival Regard, événement tenu à Saguenay depuis 20 ans cette année et dévolu exclusivement au court métrage, la cinéaste y donnera une leçon de maître ce samedi. Le court, elle connaît pour en avoir réalisé une douzaine, dont plusieurs furent présentés à Regard. Après son premier long métrage Sarah préfère la course, elle en est à terminer la postproduction de son second, Pays. Bref, elle a déjà du métier. N’empêche, la perspective même de l’exercice la fait sourire.

« On s’entend que je suis loin d’avoir atteint le statut de “maître” ! Honnêtement, je n’ai aucune idée de “l’angle”… Je veux être spontanée ; le cadre ne sera pas vraiment pédagogique. Le but, c’est de parler de mon expérience, de mon passage du court au long métrage. Si c’est vrai que, pour moi, le court a été un tremplin vers le long, il n’en demeure pas moins que c’est un format tout aussi noble. J’ai hâte d’en refaire. Je déplore le peu de visibilité dont il jouit. Trop de monde associe le court à une sous-catégorie de cinéma, alors que c’est un art en soi », insiste la cinéaste.

Bref, le court métrage est au long ce que la nouvelle est au roman, à savoir un égal différent, parallèle galvaudé mais pertinent.

« Tout à fait. Et réaliser un court métrage n’est pas simple. Tourner en peu de temps… Construire un récit qui fonctionne dans une durée très limitée et qui accroche le monde, c’est un grand défi d’écriture. Sur un film de 90 minutes, par exemple, on dispose de plus de latitude pour aller chercher le public. En ce qui me concerne, outre que j’y ai travaillé sur mes compétences techniques, le court m’a permis de trouver ma “famille de cinéma” : des collaboratrices et des collaborateurs privilégiés. Des personnes qui m’entourent désormais sur chaque projet et qui me font profiter de leur expertise. Des personnes, surtout, en qui j’ai pleinement confiance. »

Cannes, et après ?

Difficile de faire abstraction des attentes qui entourent son plus récent film, Pays, qui met notamment en vedette Macha Grenon, Emily VanCamp, Yves Jacques et Alexandre Landry. En effet, ce film choral contant les destins croisés de trois femmes sur fond d’exploitation minière et de conflit politique est pressenti pour une sélection cannoise.

Pour mémoire, Chloé Robichaud a déjà été invitée deux fois à Cannes. La première, c’était en 2013 pour son magnifique Chef de meute, court métrage sur la solitude d’une jeune femme qui a hérité d’un chien. La seconde, c’était en 2014 pour Sarah préfère la course, retenu en Sélection officielle à Un certain regard. Étude de moeurs délicate sur une jeune femme mue par sa passion et non par l’amour d’un homme ou d’une femme, le film eut une belle carrière festivalière.

« Ç’a été étrange de voir comment après Chef de meute, l’été du tournage de Sarah, il y avait soudain des “attentes”. Et moi, je me disais : “Euh… quand est-ce que je suis devenue la fille qui est censée avoir un long à Cannes, moi là ?” Je mentirais si je disais que je n’y pense pas pour Pays, d’autant qu’il y a chaque jour quelqu’un pour m’en parler », lance-t-elle pince-sans-rire.

« Mais sérieusement, sur le plateau de Pays, ç’a été facile de rester dans ma bulle de tournage. Y a tellement de choses à penser ; y a tellement de plaisir à en retirer. C’était un projet ambitieux. C’est un film de la continuité, mais qui surprendra. Y a dans ce film-là une ouverture… Mes films précédents étaient confinés ; c’était inhérent au propos : des gens coincés dans leur environnement et en eux-mêmes. Pays est… vaste. Non seulement dans son décor, l’île Fogo au large de Terre-Neuve, mais dans ses points de vue multiples, avec presque douze personnages principaux, dont ces trois femmes qui vivent chacune un questionnement. »

La quête identitaire ne se vit plus en solo, mais en communauté. Cher à l’auteure, ce thème reste tout en ratissant plus large.

Le beau risque

Autre sujet que la cinéaste pourra aborder : l’importance du risque en création.

« On a pris des risques énormes, sur Pays, et ça a fonctionné. On a tourné en pellicule sur une île où il fallait faire envoyer les bobines par bateau, puis par avion, et aucune de mes pellicules n’a été abîmée. Prendre des risques, c’est dans ma nature, et jusqu’à présent, je trouve que c’est toujours payant. Personnellement, j’aime les cinéastes qui prennent des risques, quitte à se planter, parce que même là, ils ont essayé de faire avancer le cinéma. »

« Et là encore, le secret, c’est d’être bien entourée : tu donnes tout, tout le temps, et tu espères que ton équipe en fait autant. J’ai cette chance, et c’est au court métrage que je le dois. Je pense que je vais insister là-dessus lors de la leçon : l’importance de profiter du court pour former sa famille de cinéma. »

Elle a trouvé son « angle », Chloé Robichaud.

Notre journaliste a été invité par le Festival Regard.