«Juliette des esprits», de Federico Fellini

Affiche originale de <em>Juliette des esprits</em>
Photo: Affiche originale de Juliette des esprits

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué…
 

Juliette mène une existence oisive dans la villa cossue qu’elle partage avec son époux. Mariée depuis 15 ans ces jours-ci, elle espère célébrer en sa compagnie ; quelque chose de romantique, et surtout, d’intime. Hélas ! Non seulement monsieur multiplie-t-il les sorties en solo, mais des indices de plus en plus difficiles à ignorer suggèrent qu’il a une maîtresse. Et madame de se morfondre, puis de solliciter les services d’une médium. De cette séance, elle ramène un cortège de défunts surgis de son passé. Au gré d’une étrange fantasmagorie, ces derniers l’aideront à s’affranchir du présent. Juliette des esprits, une fois n’est pas coutume, est le coup de coeur cinéphile de deux lecteurs, Michel Caron et Alan Hodkin.

 

« Adolescent, une soirée d’été installé devant la télé, je découvris Federico Fellini au ciné-club de Radio-Canada, confie Michel Caron. J’écoute ce film une fois par an, pendant l’été. Je le connais par coeur et pour moi, c’est toujours un merveilleux voyage en Italie et aussi dans une vision de la sexualité remplie de joie et d’émerveillements. Et ce défilé de personnages excentriques !

Ce film m’a marqué parce qu’il m’a montré le pouvoir du cinéma. La possibilité de vous mettre dans un état second. Juliette des esprits, c’était pour moi le premier long métrage à filmer un rêve de manière réaliste, vraie.

Et la musique de Nino Rota… Et le montage sonore…

Le chant des grillons… Le bruissement du vent… »

Portrait de femme

Justement, c’est grâce à cette même brise que le film de Fellini s’est rappelé au bon souvenir d’Alan Hodkin, qui l’a par ailleurs, lui aussi, vu une première fois au ciné-club de Radio-Canada.

« J’ai hésité pendant deux mois entre plusieurs films. Comme le vent souffle dehors, c’est Juliette des esprits que je choisis aujourd’hui puisque dans ce film, c’est aussi le vent qui propulse Juliette dans son inconscient […] Je l’ai vu plus d’une dizaine de fois et il m’émeut toujours autant. Devant ce film autobiographique, je suis un peu comme Alice devant son miroir : je le traverse puis je me retrouve aussitôt chez moi.

Ultimement, Juliette saura discerner les voix qui lui parlent, saura se libérer de l’emprise de sa mère, une bourgeoise hautaine, dépourvue de toute compassion, qui n’en a que pour les apparences, et de celle de son mari qui la trompe avec une jolie mannequin, réalité à laquelle Juliette peine tant à se résoudre, puis elle quittera ses nombreuses prisons et tout le chaos qui l’envahissait disparaîtra soudainement.

Juliette des esprits, c’est l’histoire d’une femme qui se libère et c’est aussi à ce jour l’un des plus beaux et des plus émouvants portraits de femme jamais faits au cinéma. Un portrait imaginé par un homme qui trompait sa propre femme durant le tournage, Giulietta Masina, et qui incarnait son propre rôle. Ici, la réalité a rejoint la fiction pour conjurer le sort », conclut-il.

La réalité dans la fiction

Comme l’indique Monsieur Hodkin, Juliette des esprits revêt une dimension intime pour Federico Fellini, qui y dirigeait sa conjointe Giulietta Masina plusieurs années après leur triomphe commun dans La strada (1954) et Les nuits de Cabiria (1957).

Avec 8 1/2 (1963), le cinéaste s’était offert son propre journal intime filmé. Sorti en 1965, Juliette des esprits, son premier long métrage en couleur, est en quelque sorte l’équivalent féminin, avec en son centre non plus Fellini, mais son épouse.

En l’occurrence, Juliette des esprits se voulait un « cadeau » du cinéaste à sa femme, mais aussi un incitatif à revenir au jeu : au début des années 1960, Giulietta Masina avait délaissé sa carrière afin de se consacrer à son mariage.

Sachant cela, on peut mieux mesurer à quel point Fellini calqua le personnage de Juliette (Giulietta en italien) sur sa femme. Ou en tout cas, sur sa perception de sa femme. Ajoutez l’aveu tacite de sa propre infidélité, et voilà une autre fascinante confession captée sur pellicule. Pour ajouter à la mise en abîme, on mentionnera que dans 8 1/2, l’apparence d’Anouk Aimée, qui joue l’épouse du réalisateur qu’incarne Marcello Mastroianni, évoque celle de Giulietta Masina, d’une part, et que d’autre part, l’actrice Sandra Milo, qui y campe la maîtresse, tient peu ou prou le même rôle dans Juliette des esprits.

Dans sa présentation du film pour la Collection Criterion, qui en fit paraître une édition DVD en 2002, l’historien du cinéma John Baxter résume ainsi la démarche de Fellini :

« Dans Juliette des esprits, superstition et problèmes matrimoniaux entrent en collision alors que Fellini, derrière un écran de fumée de fantaisie, débat de son futur. »

Après le rêve…

Cela étant, si le film est si personnel, ce n’est pas uniquement parce que les personnages renvoient à Fellini et Masina. En effet, le « Maestro » souhaitait y explorer à fond deux obsessions à lui : le spiritisme et l’onirisme.

À ce propos, il déclara au magazine Life pendant le tournage :

« Avec Juliette [des esprits], je me rapproche de ce qui m’intéresse vraiment. Le cinéma est l’unique et parfait outil pour explorer avec précision les paysages intérieurs de l’être humain. J’ai toujours voulu réaliser un conte extrasensoriel, né entièrement de l’imagination. Ce film devrait être cela. »

Or, Baxter évoque un réveil douloureux après la sortie de Juliette des esprits — tout en réitérant son importance.

« Après l’échec critique et financier de Juliette, le gouvernement italien cibla Fellini et le poursuivit pour évasion fiscale. Ruiné, il fut forcé de tout vendre. Puis une maladie mystérieuse le laissa impotent pendant des mois […]Juliette demeure néanmoins, de plein droit, un film prenant, pas seulement en tant qu’oeuvre pivot dans le développement d’un artiste immense, mais aussi en tant qu’anthologie de délices visuels mettant en évidence l’étendue du talent de l’équipe d’interprètes, de scénaristes et de concepteurs visuels réunis autour de lui », soutient-il.

Bien vu.

Manifestez-vous !

Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous avec l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 mars 2016 14 h 28

    La belle époque révolue où Radio-Canada

    nous faisait découvrir de grands films.