Nous est un autre

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Monsieur Lazhar», dont le personnage central est un immigrant algérien, est l’un des films québécois des dernières années où la diversité culturelle est plus présente.
Photo: Vero Boncompagni « Monsieur Lazhar», dont le personnage central est un immigrant algérien, est l’un des films québécois des dernières années où la diversité culturelle est plus présente.

Ce texte s’inscrit dans la série « Un hiver avec Félix Leclerc », qui jusqu’au 21 mars explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’œil à l’artiste. Aujourd’hui, la diversité culturelle dans le cinéma de fiction québécois d’hier à aujourd’hui sur l’air de «MacPherson»…

En 2011, Statistique Canada annonçait que 10 % de la population québécoise se composait de personnes issues de groupes de minorités visibles ; à Montréal, le chiffre s’élevait à 20 %. Qu’en est-il de cette réalité au grand écran ? Nos cinéastes parviennent-ils à l’illustrer avec justesse ? Bel effort, mais peut mieux faire. Pourtant, si le visage du Québec a changé depuis les années 1980, alors que l’immigration s’est diversifiée en augmentant, le cinéma québécois démontre une volonté d’offrir un visage hétérogène depuis plus de 50 ans.

« Jusqu’en 1960, la société était repliée sur elle-même », rappelle Michel Coulombe, critique de cinéma et auteur du Dictionnaire du cinéma québécois. « On ne montrait à peu près que la campagne où il n’y avait que des Blancs francophones catholiques ; même les anglophones y étaient à peu près absents. Puis, deux films de Québécois de souche ont exprimé la modernité du Québec en pleine Révolution tranquille : À tout prendre, de Claude Jutra, et Le chat dans le sac, de Gilles Groulx ; l’un avec une noire, Johanne Harrelle, l’autre avec une juive anglophone, Barbara Ulrich. »

Diversité artistique Montréal

Fondé en 2006, l’organisme Diversité artistique Montréal vise à promouvoir la diversité culturelle dans tous les champs artistiques et culturels. Afin de faciliter l’insertion professionnelle des artistes des différentes communautés culturelles âgés de 18 à 35 ans, DAM a créé en mai 2015 un programme de mentorat artistique professionnel en arts visuels, en cinéma, en danse, en musique et en théâtre. Pour la troisième année consécutive, DAM organise les Auditions de la diversité. Cette année, cinq nouveaux partenaires se joignent à DAM, à Radio-Canada et au Théâtre de Quat’sous afin d’offrir leur soutien aux comédiens : l’École nationale de théâtre, l’INIS, l’UDA, l’Association des directeurs de casting du Québec et l’Association québécoise des agents artistiques. Les candidats retenus aux pré-auditions pourront bénéficier d’un coaching personnalisé, d’une formation en jeu caméra et d’une démo vidéo professionnelle. De cette façon, ils pourront ainsi prendre part aux Auditions générales du Quat’sous qui se tiendront les 29 et 30 mai 2016.

Malgré tout, bon nombre de films ont perpétué un visage homogène du Québec, où l’on retrouvait quelques anglophones dans des rôles de patrons — rappelez-vous Deux femmes en or, de Claude Fournier. Dès les années 1970, coproduction oblige, des acteurs français sont apparus dans le paysage, de J’ai mon voyage, de Denis Héroux, au Bonheur de Pierre, de Robert Ménard, en passant par Les fous de Bassan, d’Yves Simoneau. Par la suite, des cinéastes issus de l’immigration, dont Paul Tana (La Sarrasine) et Léa Pool (Anne Trister), sont venus témoigner de leurs origines et de leurs déchirements identitaires.

À la télévision comme au cinéma, les clichés n’ont pas manqué : mafiosi italiens, chauffeurs de taxi haïtiens, dépanneurs vietnamiens… « Il faut passer par ces chemins-là », reconnaît Michel Coulombe. « Avec la génération de La course destination monde, on retrouve des gens qui ont été nourris de leurs relations avec l’étranger : Ricardo Trogi, avec ses films sur son identité italienne 1981 et 1987 ; Denis Villeneuve avec Incendies, où évoluent des Québécois d’origine libanaise ; Philippe Falardeau avec Monsieur Lazhar, dont le personnage est un immigrant algérien. »
 

Des films en couleur, svp !


Le 25 février 2016, lors des 34es Rendez-vous du cinéma québécois, s’est tenue une table ronde sur la diversité culturelle sur les écrans québécois. À quelques jours de la cérémonie des « Oscars so white », plusieurs artistes de la diversité ont exprimé sans fard leur ras-le-bol de ne pas se reconnaître à l’écran. Résultat : ils boudent notre télévision et notre cinéma. Cette lassitude, Martine Chartrand, cinéaste d’origine haïtienne, la partage.

La question autochtone

En février dernier, la réalisatrice Chloé Leriche, très impliquée dans l’organisme Wapikoni fondé par Manon Barbeau, présentait à la 66e Berlinale son premier long-métrage Avant les rues, lequel met en scène des Atikamekws. Si le film a pu jouir d’une belle visibilité, on ne peut en dire autant des Premières Nations au grand écran. Certes, grâce aux films de Robert Morin (3 histoires d’Indiens), de Marie-Hélène Cousineau (Uvanga) et de Benoît Pilon (Ce qu’il faut pour vivre), on a eu droit à quelques incursions dans l’univers des peuples autochtones. Outre la documentariste Alanis Obomsawin et quelques rares voix en fiction, dont Yves Sioui Durand (Mesnak) et Sonia Bonspille Boileau (Le Dep), le cinéma autochtone demeure pour ainsi dire marginal. « Pour les autochtones, ça a été le silence radio pendant des années, sauf avec l’œuvre d’Arthur Lamothe, Le silence des fusils. En ce moment, il y a un grand intérêt pour ces communautés-là. On a senti la volonté de corriger le tir par rapport à l’invisibilité des communautés autochtones au cinéma ; on cherche donc à explorer des histoires de ce côté-là », explique Michel Coulombe.

« Je regarde peu la télévision, d’abord par manque de temps, mais aussi parce que je trouve qu’il y a beaucoup de caricatures, un manque de justesse dans la représentation. En fait, on n’est même pas dans la représentation, on est encore à l’étape de présenter, d’exister. Il y a un manque flagrant de réalité à la télé. Quand on regarde Trauma, on se demande si les scénaristes sont allés dans un hôpital récemment. »

En tournant le dos à l’industrie québécoise, les artistes de la diversité risquent de passer sous le radar des directeurs de casting, des scénaristes et des réalisateurs. Pour Les mauvaises herbes, Alexis Martin et Louis Bélanger souhaitaient que le personnage féminin ne soit pas « pure laine ». Après plusieurs auditions, ils ont pu trouver la perle rare : Emmanuelle Lussier-Martinez, une diplômée du Conservatoire d’origine chilienne.

« Les communautés culturelles ne sont pas qu’à Montréal et il va falloir qu’on le montre au cinéma. C’est une question qui nous préoccupe depuis longtemps, Denis Chouinard et moi. Denis, qui est très indépendantiste, disait à l’époque que l’avenir du Québec allait passer dès qu’on allait ouvrir la porte à la mixité en disant : “Vous ne parlez pas joual, mais vous êtes Québécois, câlice !” », raconte Louis Bélanger.

Sur ce point, saluons les initiatives de Diversité artistique Montréal (DAM) qui, en organisant des séances de mentorat pour les artistes de la communauté culturelle et les Auditions de la diversité, contribue à les faire sortir de l’ombre.
 

Cinéma migrant


Pour Michel Coulombe, la réussite suprême, c’est lorsqu’un artiste est choisi pour son talent et non ses origines. Citant en exemple Victor Andres Trelles Turgeon, Adib Alkhalidey et Gardy Fury, il croit que le temps et le vedettariat feront la différence : « Ces gens-là ont choisi clairement de participer à cette société, donc très vite, on fait l’impasse sur leurs origines. Plus il y a des gens des communautés, plus il est facile de les intégrer à des histoires. »

À l’instar de Martine Chartrand, qui raconte l’amitié entre Félix Leclerc et l’ingénieur-chimiste jamaïcain Frank Randolph MacPherson dans son magnifique court-métrage d’animation MacPherson, les cinéastes des communautés culturelles doivent s’imposer dans le paysage cinématographique.

« L’idéal à atteindre, c’est une meilleure compréhension de l’autre et de sa propre identité québécoise », croit la réalisatrice. « Les Québécois découvrent qu’ils ont des liaisons avec l’Europe, les Amérindiens, les Noirs, les gens du Sud, donc plus on se connaît, plus on se comprend. Et plus on s’accepte, plus on accepte l’autre. »

Au cours des dernières années ont ainsi émergé Samer Najari (Arwad), Sonia Bonspille Boileau (Le Dep) et Onur Karaman (Là où Attila passe). Si leurs films ne rejoignent pas un large public, ils traduisent tout de même de façon plus réaliste notre image : « Je dirais plutôt “nos images” », suggère Martine Chartrand.

***

50 longs-métrages québécois de fiction sur l’altérité

À tout prendre de Claude Jutra (1963)
Le chat dans le sac de Gilles Groulx (1964)
Red de Gilles Carle (1970)
Réjeanne Padovani de Denys Arcand (1973)
L’apprentissage de Duddy Kravitz de Ted Kotcheff (1974)

Les mensonges que mon père me contait de Jan Kadar (1975)
Visage pâle de Claude Gagnon (1984)
Anne Trister de Léa Pool (1986)
Les noces de papier de Michel Brault (1990)
Léolo de Jean-Claude Lauzon (1992)

La sarrasine de Paul Tana (1992)
Windigo de Robert Morin (1994)
Le silence des fusils d’Arthur Lamothe (1996)
Clandestins de Denis Chouinard et Nicolas Wadimoff (1997)
Emporte-moi de Léa Pool (1998)

L’ange de goudron de Denis Chouinard (2001)
Le nèg' de Robert Morin (2002)
Home de Phyllis Katrapani (2002)
Jack et Ella de Brenda Keesal (2002)
Mambo Italiano d’Émile Gaudreault (2003)

Littoral de Wajdi Mouawad (2004)
Congorama de Philippe Falardeau (2006)
De ma fenêtre, sans maison de Maryanne Zéhil (2006)
Nos vies privées de Denis Côté (2007)
Ce qu’il faut pour vivre de Benoit Pilon (2008)

Le jour avant le lendemain de Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq Ivalu (2008)
Minuit de Fabienne Colas (2008)
Incendies de Denis Villeneuve (2010)
Mesnak d’Yves Sioui Durand (2011)
Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau (2011)

Nuit #1 d’Anne Émond (2011)
Roméo Onze d’Ivan Grbovic (2011)
Rebelle de Kim Nguyen (2012)
La vallée des larmes de Maryanne Zéhil (2012)
Arwad de Samer Najari et Dominique Chila (2013)

Diego Star de Frédérick Pelletier (2013)
Rimes pour revenants de Jeff Barnaby (2013)
Uvanga de Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq Ivalu (2008)
Sortie 67 de Jephté Bastien (2010)
3 histoires d’Indiens de Robert Morin (2014)

Corbo de Mathieu Denis (2015)
Le Dep de Sonia Bonspille Boileau (2015)
Félix et Meira de Maxime Giroux (2015)
Guibord s’en va-t-en guerre de Philippe Falardeau (2015)
Noir (NWA) d’Yves Christian Fournier (2015)

Premières neiges de Michael Rowe (2015)
Scratch de Sébastien Godron (2015)
Boris sans Béatrice de Denis Côté (2016)
Les mauvaises herbes de Louis Bélanger (2016)
Montréal la blanche de Bachir Bensaddek (2016)

 

MacPherson

Paroles et musique de Félix Leclerc

À l’Angelus de ce matin
Le chef de drave, le gros 
Malouin
A dit : Les billots sont pris
Qui d’entre vous, avec sa gaffe
Va faire un trou pour qu’ça s’dégraffe
Celui-là, r’viendra pas

C’est en chantant cet air de jazz
Que MacPherson a pris 
le large
Sur son parka une fleur 
sauvage
Au-d’sus d’sa tête un p’tit nuage

Du soleil jusqu’à l’Occident
Des diamants plein l’Lac Saint-Jean
Des symphonies dessous les flots
Un homme tout seul sur son radeau

Ring, ring, va MacPherson
Ring, ring, ousque ça sonne
Ring, ring, regrette pas 
personne
La vague est bonne, bonne

Quand l’noir s’est vu au large tout seul
Avec la bouée éternité
Qui lui jazzait au nez
A oublié le monde entier
À son enfance il a rêvé
Il a revu sa vieille mamie
Qui l’a aidé à débarquer

Ring, ring, viens 
MacPherson
Ring, ring, viens qu’on te donne
Ring, ring, c’que t’as mérité
Qu’on ne t’a jamais donné

Dans les remous on a 
retrouvé
Un vieux radeau tout 
défoncé
Les chaînes arrachées

Mais ! MacPherson en 
paradis
Fut emporté par ses amis
C’est Malouin qui l’a dit

Les anges chantaient son air de jazz
Quand MacPherson a pris 
le large
Sur son parka, la fleur 
sauvage
Brillait comme l’étoile 
des mages

Et le soleil à l’occident
Mettait du rouge sur son 
vêtement
Les symphonies dessous 
les flots
Ont fait éclater le radeau

Ring, ring, sonnez cloches du Lac Saint-Jean
L’âme de celui qu’est 
triomphant
Ring, ring, les billots ont 
repris le courant
Et Malouin est content
Et tout le monde est content

MacPherson est content

MacPherson
, court-métrage d’animation de Martine Chartrand (2012)
1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 mars 2016 04 h 13

    Si, si, si ?

    “Vous ne parlez pas joual, mais vous êtes Québécois, câlice !” (Louis Bélanger, artiste de la diversité)

    Té où dans tête si ailleurs que là ?

    Té où ailleurs si autrement d’icitt ?

    Té où icitt si tu t’absentes ?

    Té où d’absence si plusieurs te voient pantoutt ?

    Té où té où ?

    Si, si, si ? - 15 mars 2016 -