Le fantôme des ramadans passés

Le réalisateur Bachir Bensaddek (à gauche) et l’acteur Rabah Ait Ouyahit
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le réalisateur Bachir Bensaddek (à gauche) et l’acteur Rabah Ait Ouyahit

Dans la métropole, la nuit, un taxi fait crisser la neige sur son passage. Étrangers une heure plus tôt, le conducteur et sa passagère ont pourtant beaucoup en commun. Immigrants algériens, ils ont fui la guerre civile. Elle s’est réinventée en tournant le dos à son passé, il est à l’inverse resté enchaîné au sien. Alors que ramadan et veille de Noël se rencontrent, ces deux êtres meurtris doivent inopinément affronter leurs démons respectifs. Première fiction du documentariste Bachir Bensaddek, Montréal la blanche exista d’abord au théâtre, en 2003.

« On m’avait approché pour écrire une pièce-documentaire traitant de l’immigration maghrébine, explique le cinéaste. Les délais étant très courts et le Maghreb regroupant plus d’une communauté, j’ai décidé de me concentrer sur celle provenant d’Algérie, mon pays d’origine. »

Arrivé au Québec en 1992, Bachir Bensaddek recueillit des dizaines de témoignages rendant compte de différentes expériences d’immigration, tantôt fructueuses, tantôt ratées.

« À mon arrivée au Québec, la communauté algérienne au Canada était de 4000 personnes. Or, de 1992 à 2001, durant la “ décennie noire ”, le terrorisme a fait se multiplier par dix ce nombre. Depuis, on parle d’environ 100 000 personnes. Dramatiquement parlant, le potentiel était là […]. Ces immigrants sont venus ici parce que leur peau était en danger. Des médecins et des journalistes qu’on tirait comme des lapins et qui, après l’horreur, se sont fait dire que leurs diplômes ne valaient rien. Mais il y a les dépanneurs, il y a les taxis… Le film ne va pas là, on en a beaucoup parlé, mais cette réalité informe les personnages. »

Pendant ses recherches, Bachir Bensaddek comprit de fait l’importance des assises économiques dans le processus d’intégration.

« C’était avant Bouchard-Taylor, rappelle-t-il. Au ministère de l’Immigration, on m’expliquait qu’un immigrant qui a un travail et qui paie des impôts, il est considéré comme intégré. Ça m’a frappé parce que cette approche comptable ne dit pas si j’empêche ma femme de sortir et mes filles de suivre leurs cours de biologie. Ç’a un petit peu changé, mais quand même… » 

Les représentations terminées, le désir de pousser plus loin l’expérience ne cessa de tenailler l’auteur.

Évoluer, se transformer…

De cette mosaïque de vécus migratoires, Bachir Bensaddek tira un scénario enrichi de ses propres préoccupations, notamment cette idée d’une immigration bancale, c’est-à-dire marquée par un refus « de changer, d’évoluer », pour reprendre ses mots.

« Quand j’étais étudiant, il y avait cette boucherie, à Outremont, tenue par des “ barbus  ; très visiblement des salafistes à tout le moins. Ils n’étaient pas des terroristes, mais dans mon esprit à l’époque, c’était aussi cristallisé que ça. Disons que les pulsions qui me venaient n’étaient pas amicales. J’étais horrifié de savoir que j’étais à des milliers de kilomètres de l’Algérie et que je pouvais en trouver ici. Puis, en vivant au Québec, j’ai graduellement mis de l’eau dans mon vin, ou plutôt dans mon lait caillé algérien. J’ai appris à vivre avec d’autres images. J’ai compris qu’un salafiste en Algérie et un salafiste au Québec, c’est pas pareil. Cela dit, l’intégrisme — et je fais une distinction avec le djihadisme — existe partout, y compris ici. Il s’est insidieusement installé au sein de l’islam au cours des 30 dernières années. Il est là. »

Chorale, la pièce se mua en un pas de deux en quasi-huis clos, avec Amokrane, ce taximan tourmenté, père et époux qu’un traumatisme enfoui empêche de s’abandonner à sa famille, et Kahina, cette cliente désemparée qui tente de retracer son ex-mari et leur fille. Ancienne chanteuse ayant feint sa propre mort, elle est reconnue par Amokrane.

Deux voix

Au fil du trajet s’engage un dialogue où s’exposent des points de vue divergents sur l’intégration.

« Ç’a été facile pour moi de m’approprier le rôle de Kahina, confie Karina Aktouf. Je suis immigrante algérienne, je suis mère, j’ai vécu une situation de garde partagée… Kahina, je la connaissais avant de la connaître. J’aime sa force, sa manière de s’affirmer face à Amokrane, qui a parfois des réflexes passéistes vis-à-vis des femmes. Kahina s’est donné les moyens de contrôler sa destinée. Ça ne se fait pas sans difficulté, mais elle se bat. Et ça aussi, ça correspond à ce que moi je crois : si on immigre et qu’on reste campé dans ses anciennes valeurs, le processus est voué à l’échec. On doit faire un pas vers l’autre. »

Une vision que partage son partenaire de jeu, Rabah Ait Ouyahi.

« Il y a cette scène où Amokrane pique Kahina à propos de son divorce en disant “ Ça se fait pas, chez nous ”. Avec justesse, elle lui rappelle qu’il n’est plus au Bled. Ce que j’aime dans cet échange, c’est qu’Amokrane lui-même a l’air surpris de s’entendre formuler ce reproche. Une partie de lui est encore en Algérie, d’où son incapacité à être entièrement là pour les siens, au présent. Il est comme prisonnier de son passé. Quand on vit une guerre civile, et moi j’ai vécu ma jeunesse dans ce contexte-là, on la porte ensuite en soi. C’est comme le diabète : ça se contrôle, mais on meurt avec. Amokrane, il est en flottement entre deux mondes », estime-t-il.

À Kahina, Amokrane dira à un moment : « C’est pas tous les jours qu’on croise un fantôme. » Mais le fantôme, au fond, c’est lui.

« L’idée était de leur faire vivre une sorte de voyage au bout de la nuit à l’issue duquel ils sont un peu transformés, résume Bachir Bensaddek. Tout n’est pas réglé, mais ils ont changé un peu. Ils ont évolué. »