Cinéma - La grogne des producteurs

Après les cinéastes en colère, c'est au tour des producteurs de films d'afficher leur courroux, mais pour des motifs opposés. Ils accusent l'État fédéral de vouloir pénaliser le succès, en diminuant leurs primes à la performance, ces mêmes primes dont les cinéastes dénonçaient l'existence en décembre dernier. Les voilà nez à nez.

Roger Frappier, de Max Films, Denise Robert, de Cinémaginaire, Nicole Robert, de Go Films, Lorraine Richard, de Cité Amérique et Claude Veillet, de Films Vision 4 montent au front. Hier matin, les plus gros producteurs québécois rencontraient des représentants des médias en compagnie de Claire Samson à la tête de l'Association des producteurs de films et de télévision du Québec.

Sujet de leurs doléances: la prime accordée aux producteurs de langue française dans le fond des câblodiffuseurs a été réduite à 32 % alors qu'elle était à 50 % en 2003. «Cela équivaut pour nous à un manque à gagner de deux millions, explique Roger Frappier. Ce qui nous empêche de boucler des projets. Les succès exceptionnels du cinéma québécois se retrouvent ainsi pénalisés.»

Ces primes à la performance sont des subventions automatiques aux producteurs ayant enregistré des fortes recettes au guichet avec leur film précédent. D'autres subventions sont accordées au cas par cas à travers un volet sélectif. Avec les énormes succès du cinéma québécois en 2003, les proportions des programmes d'aide menaçaient d'être déséquilibrées, au détriment du volet sélectif. Il y a une dizaine de jours, Téléfilm réagissait en y injectant quatre millions, pris à même leurs revenus.

Les producteurs francophones ont plutôt perdu du terrain par rapport à leurs homologues du Canada anglais. Sur les recettes au guichet d'un film, le producteur touchait l'an dernier 50 cents sur un dollar. Il ne récolte plus que 32 cents. Du côté du cinéma canadien-anglais, beaucoup moins performant que le nôtre, la prime de 86 cents par dollar de recettes au guichet demeure inchangée. «Les producteurs anglophones ont toujours reçu davantage que nous, à cause de leur situation difficile, explique Lorraine Richard. [Ils atteignent moins de 1 % de part de marché sur les grands écrans], mais nous nous retrouvons vraiment pénalisés.»

Ces producteurs déclarent que la crise dénoncée par les cinéastes est non fondée. À leur avis, les primes à la performance, qui ressemblent au modèle français d'avance sur recettes, ne menacent nullement la diversité du septième art, car preuve aurait été faite qu'ils encouragent un cinéma de pluralité.

«On est d'accord avec le fait que l'État ait injecté quatre millions supplémentaires dans le volet sélectif, précise Denise Robert, mais on veut qu'ils nous donnent deux millions.» Les producteurs suggèrent que ces deux millions soient aussi puisés à même les recettes de Téléfilm. Il reste trois millions dans cette cagnotte. «Nos collègues canadiens-anglais ont dit qu'ils étaient d'accord pour que ces deux millions nous soient accordés, assure Claude Veillet, mais Téléfilm refuse.»

Au-delà des deux millions réclamés, les producteurs québécois demandent la fin de la disparité entre les primes accordés aux productions de langue anglaise et de langue française. Et même la fin d'un système de subventions qui octroie les deux tiers des fonds aux anglophones, parce qu'ils sont plus nombreux que les francophones au Canada. «Toutes les ambassades me réclament La Grande Séduction, affirme Roger Frappier, qui a produit le film de Jean-François Pouliot. Son succès rejaillit sur tout le Canada. Pourquoi donner prépondérance à la langue?»

Richard Stursberg, le directeur de Téléfilm Canada, envoyait hier sa réponse aux producteurs québécois protestataires, en niant qu'ils soient désavantagés par rapport à leurs confrères des autres provinces. «Il n'en est rien puisque Téléfilm aura accordé en deux ans (2003-04) une somme additionnelle de 8,7 millions à la production en français pour souligner sa vitalité et ses succès. [...] Notre appui à la production en français dépassera la cible traditionnelle de 33 % pour atteindre 36 % des ressources en 2004-05.»

À la demande des producteurs que le calcul des enveloppes soit fait sur la base de 50 cents pour chaque dollar de recettes au guichet, Téléfilm répond qu'à la faveur des succès de l'année, cette base de calcul aurait porté le volet performance à 90 % des ressources du fonds, ne laissant qu'un maigre 10 % pour les autres entreprises...

Bernard Émond est un des cinéastes signataires de la lettre collective qui réclamaient en décembre l'abolition des enveloppes à la performance, laissant les décisions de tournage entre les mains de quelques producteurs à succès. «Ces producteurs, qui ont 12 millions avec ces enveloppes à la performance, vont en chercher aussi dans le fonds sélectif. Est-ce qu'ils veulent tout? demande-t-il. «Ça devrait être le temps de la concertation plutôt que des affrontements, estime de son côté Denis Chouinard, un autre cinéaste signataire. Les producteurs se disent responsables du succès de l'année 2003 au cinéma, mais celui-ci repose sur le talent des créateurs. Qu'on laisse aussi la parole à ces derniers en cessant de les infantiliser.»

«L'argent appelle l'argent, le pouvoir appelle le pouvoir», conclut Bernard Émond, qui trouve que ces producteurs réagissent un peu comme des enfants gâtés.