«Crash», de David Cronenberg

L’affiche du film «Crash», de David Cronenberg
Photo: Source Alliance Vivafilm eOne L’affiche du film «Crash», de David Cronenberg

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué…

Producteur de cinéma, James mène une existence confortable, mais profondément ennuyante. Avec son épouse, Catherine, il forme un couple « ouvert » dont le récit des multiples infidélités sert à pimenter une vie sexuelle blasée. Survient alors un accident de voiture dans la foulée duquel James et l’autre conductrice, Helen, une médecin, entament une liaison paraphilique intense basée sur l’excitation que l’événement a fait naître en eux. Sorti en 1996, Crash demeure l’un des films les plus controversés de David Cronenberg. Étienne Boudou-Laforce compte parmi les défenseurs nombreux et enthousiastes de cette oeuvre radicale et fascinante.

« Ce film a l’effet d’une transe. Visionné tout jeune (j’avais 13 ans à l’époque) lors d’une programmation nocturne sur Arte, ce fut un choc sensoriel. Une longue balade dans la nuit, sensuelle et inquiétante, bercée par la partition cristalline et métallique d’Howard Shore…

Dans un monde morne et froid où la technologie moderne ne cesse de faire son lit, un groupe de personnes [James Spader, Holly Hunter, Deborah Kara Unger] recherche dans les accidents d’automobiles à assouvir un nouveau désir, une nouvelle sexualité. Atteindre un nouveau ciel. Le crash devient l’occasion d’une libération d’énergie sexuelle ; il devient le fertilisant du désir, ce dernier qui peine à être atteint par le simple contact humain. La voiture, quant à elle, est un personnage à part entière : elle est érotisée et objet de fantasmes. L’odeur ou la simple vue de la tôle froissée devient un aphrodisiaque.

Dans Crash, il s’agit de mettre en scène sa finalité ; se faire mal pour un éphémère bonheur, se grafigner pour enfin “sentir” et goûter l’insoutenable légèreté de l’être, et ce, avant que la jouissance mortelle n’advienne. Les blessures (plaies et cicatrices) sont alors iconisées et deviennent les traces d’une expérience quasi mystique.

Entre autres moments de bravoure : cette reconstitution de l’accident mortel de James Dean. Il y a là une beauté, une tristesse, à voir ces êtres qui essayent de s’approcher d’un mythe, de communier avec ceux qui ont trépassé, et ainsi, peut-être, devenir soi-même un mythe, ne serait-ce qu’un instant, et mourir, délivré.

Photo: Source Alliance Vivafilm eOne L’affiche du film «Crash», de David Cronenberg

Ce fut mon premier Cronenberg et donc mon premier contact avec la mise en scène d’une sidérante beauté du réalisateur, ici, d’une précision et d’une épure renversantes.

Réflexion sur la modernité, sur la transformation des corps, étude sur le désir et sur les liens unissant l’homme et la machine, plongée dans le “post-organique”, flot hypnotisant de scènes de sexe, leçon de mise en scène, Crash est tout cela et bien plus. »

Sexualité dérangeante

Dévoilé au Festival de Cannes où le film décrocha le Prix spécial du jury, Crash reçut un accueil polarisé. Une merde absolue pour les uns, un chef-d’oeuvre audacieux pour les autres : Crash s’imposa d’emblée comme une production immune à la tiédeur.

« Rarement un film a autant ouvert sur le dedans par le simple frôlement du dehors », écrivit-on dans la critique 5 étoiles publiée par Les Cahiers du cinéma.

« Le résultat est plus que lamentable », opposa-t-on dans Le Figaro en assortissant l’appréciation d’une seule étoile.

En l’occurrence, Cronenberg était — il ne l’est plus guère — habitué à la polémique. À cet égard, l’enjeu le plus « risqué » de Crash, soit la nature pour le moins inhabituelle de la sexualité des personnages, loin d’avoir été abordée simplement pour choquer, s’inscrivait au contraire dans la continuité de l’oeuvre de l’auteur.

« La sexualité n’a plus d’objet : elle est désormais complètement déconnectée de toute forme de reproduction. Nous n’avons plus forcément besoin de faire l’amour pour avoir des enfants. La sexualité peut donc, potentiellement, aller dans toutes les directions. Chaque individu va devoir réinventer sa sexualité […] Si le sexe n’induit plus la reproduction, les organes sexuels peuvent être réinventés. À cause de son accident, le personnage interprété par Rosanna Arquette a une immense cicatrice en forme de vagin qui court sur tout le haut de sa cuisse. Et Spader la perçoit comme telle : il s’agit d’un organe sexuel encore plus excitant qu’un vagin, car il est associé à un accident et à une certaine forme de mutilation et de transformation. Il s’agit en fait d’une sexualité très humaine dans une version inédite, plus étrange sans doute, mais qui risque de se répandre. Comme dans Rage, où un nouvel organe sexuel [phallique] naissait sous le bras [de Marilyn Chambers], ou dans Vidéodrome, où le ventre ouvert de James Woods était un vagin géant », résume le cinéaste dans une entrevue accordée aux Inrockuptibles.

Êtres en mutation

Cette sexualité dite réinventée n’est pas une fin en soi, mais plutôt l’un des « symptômes » d’une préoccupation plus globale vis-à-vis du genre humain.

Dans L’horreur intérieure : les films de David Cronenberg, ouvrage phare codirigé avec Piers Handling, Pierre Véronneau remarque que Cronenberg se plaît à explorer les « troubles qui voient le jour dans la personnalité de quelqu’un lorsque des modifications profondes surviennent […] Cette thématique, qui ne renvoie pas exclusivement à Kafka et qui recoupe celle du Dr Jekyll et Mr Hyde, forme l’un des motifs les plus importants de l’oeuvre de Cronenberg et occupe assurément une place cardinale dans le développement de l’horreur intérieure. Elle est le lieu où se confrontent et se rejoignent les données clés de l’oeuvre du cinéaste : la chair et l’esprit. »

Plus loin, il note : « le refoulé revient libérer les sentiments bloqués, les transforme en agressivité violente et sème la destruction. »

Rédigé à propos du film La mouche (le livre fut publié en 1990), ce constat s’applique à l’ensemble de la filmographie de Cronenberg, du Festin nu à La carte des étoiles en passant par Une histoire de violence. Il sied cela dit tout particulièrement à Crash.

Manifestez-vous !

Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à cesfilms@ledevoir.com.

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2 commentaires
  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 7 mars 2016 09 h 47

    Recherche de sensations fortes pour combler le vide existentiel

    Film reflet d'une société décadente en perte de sens, de repères et de valeurs humanisantes.

    La société marchande néolibérale fragilise les institutions sociales nécessaires à la solidarité humaine. Le lien social étant appauvri, les individus se retrouvent seuls face à eux-mêmes, impuissants bien souvent à affronter les difficultés rencontrées dans leur vie. Certains se tournent alors vers des dérivatifs pour fuir, oublier, anesthésier leurs souffrances et malheurs.

  • Stéphane Laporte - Abonné 8 mars 2016 00 h 34

    Ya!

    Super film. Un film qui me reste dans la tête depuis 20 ans. Je l'ai trouvé inégale, un peu ennuyant, mais il m'est resté dans la peau et me juge un peu con de ne pas avoir compris quand je l'ai vue à sa sortie.