À l’épreuve du temps

Ethan Hawke incarne le jazzman Chet Baker dans «Born to Be Blue».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Ethan Hawke incarne le jazzman Chet Baker dans «Born to Be Blue».

Installé dans un bistro du Vieux-Montréal, l’acteur américain Ethan Hawke sirote tranquillement son café, prêt à poursuivre un marathon d’entrevues l’ayant mené à New York deux jours plus tôt, puis à Toronto la veille. Loin d’afficher la lassitude attendue, ses yeux bleus pétillent d’impatience de parler de Born to Be Blue, le film de Robert Budreau dans lequel il incarne Chet Baker. Cette variation impressionniste sur la vie du jazzman, le comédien en est très fier. Or, comme il n’est pas très porté sur les lignes promotionnelles préfabriquées, la conversation bifurquera vers quelque chose de plus intime.

Émacié, habité, possédé parfois, Ethan Hawke livre l’une de ses meilleures performances dans Born to Be Blue. Certains acteurs semblent nés pour jouer certains rôles. Celui de Chet Baker lui était prédestiné.

« Lors de la sortie du documentaire Let’s Get Lost [consacré au jazzman], le réalisateur Bruce Weber m’avait dit que je devrais jouer Chet Baker. Ça m’est resté en tête », se souvient Ethan Hawke.

C’était en 1988 et il avait à peine 18 ans. Quelques années plus tard, le cinéaste Richard Linklater et lui s’attelèrent à un drame biographique.

« Richard était prêt et moi aussi. J’aurais joué Chet Baker dans la vingtaine. Mais on n’a pas réussi à réunir le budget et c’est tombé à l’eau. Vingt ans plus tard, me voilà en train d’interpréter un Chet Baker sur le retour… L’attente en a valu la peine : c’était le bon moment. »

Le succès est une chose impossible à prévoir. Il faut suivre sa passion, avec entêtement.

 

Campé durant une période charnière de la vie du trompettiste célèbre presque autant pour sa dépendance à l’héroïne que pour son talent immense, Born to Be Blue construit à partir d’une anecdote réelle une fiction qui, paradoxalement, donne une idée assez juste de l’homme derrière la légende.

Ainsi Chet Baker, alias le « James Dean du jazz », doit-il réapprendre à jouer après avoir perdu ses dents lors d’un passage à tabac — la part de réel. À ses côtés : Jane, une belle actrice noire rencontrée dans le film de sa vie demeuré inachevé — la part d’invention.

« Ce qui m’a le plus frappé lors de ma première rencontre avec Robert, c’est cette certitude immédiate que le film qu’il avait en tête était le même que moi : se concentrer non pas sur la vie de Chet Baker, mais sur un bout de vie où sa nature profonde se révèle. Être sur la même longueur d’onde comme ça, c’est plus rare qu’on pense. »

Ceux qui se sont perdus

Avec plus de trente ans de métier au compteur, Ethan Hawke sait de quoi il parle.

Pour mémoire, le comédien fit ses débuts en 1985 dans Explorers, une production de Steven Spielberg relatant l’odyssée intergalactique de trois gamins qui se sont bricolé un vaisseau spatial. Un flop à l’époque, Explorers a depuis atteint un statut culte.

À la mention du film, le regard d’Ethan Hawke s’embrume. « J’ai revu Explorers il y a deux semaines à peine à New York lors d’une projection organisée par Film Forum. C’est incroyable de se revoir il y a trente ans… Ça m’a rappelé à quel point il est essentiel de garder sa curiosité d’enfant. En vieillissant, on se met à penser qu’on sait tout, et on s’éteint. J’étais là, tout jeune sur le grand écran aux côtés de River [Phoenix, qui joue son ami] et d’Amanda [Petersen, qui joue la fille de ses rêves]. Ils sont partis bien trop tôt ; River il y a déjà plus de vingt ans, et Amanda l’an dernier… »

Surdose, dans les deux cas.

Ému mais serein, Ethan Hawke se recule dans sa banquette, songeur.

« Vous savez, quand j’ai reçu le scénario de Born to Be Blue, je venais d’apprendre le décès de Philip Seymour Hoffman, poursuit-il. Il avait non seulement été un partenaire de jeu [7 h 58 ce samedi-là, de Sidney Lumet], mais un ami. J’ai repensé à River, là encore. Tous ces acteurs qui se perdent en cours de route… La manière dont certains artistes essaient de concilier leur surcroît de confiance et leur insécurité immense pour finir avec des problèmes de dépendance et de dépression, c’est un phénomène qui m’interpelle, qui m’est personnel. Born to Be Blue me permettait d’aborder ce type de personnage. Comme je le disais, c’était le bon moment. »

 

L’immortalité de l’acteur

Dans tous ses choix, Ethan Hawke dit se fier à son « pif ». Il fut inoubliable en étudiant qui scande « Ô capitaine ! Mon capitaine ! » à la fin de La société des poètes disparus (Peter Weir, 1989) ; craquant dans Réalité mordante (Ben Stiller, 1994) en musicien grunge ; mémorable aussi dans la dystopie Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) en homme « ordinaire » qui déjoue la ségrégation génétique dominante.

Succès critiques, ces deux derniers films ne trouvèrent leur public, eux aussi, que plus tard, à l’instar d’ailleurs d’Avant l’aube, tout est possible. Succès modeste en 1995, ce récit d’une idylle de voyage entre un Américain et une Française se mua en un projet de cinéma fascinant que Richard Linklater et ses vedettes et coscénaristes Ethan Hawke et Julie Delpy reprennent périodiquement, le couple fictif se retrouvant dans la trentaine (Avant la nuit…) puis menaçant d’éclater dans la quarantaine (Avant minuit…).

Encore pour Linklater, Hawke fut le père absent mais aimant dans Jeunesse (ou Boyhood), tourné sur une période de onze ans. Et de quatre nominations aux Oscar.

Bref, il a du flair pour les oeuvres qui laissent leur marque.

N’est-ce pas à cela que tient l’immortalité de l’acteur ?

Le passé garant de l’avenir

La question provoque un sourire chez le principal intéressé. « Le succès est une chose impossible à prévoir. Il faut suivre sa passion, avec entêtement. Ce qui m’a inspiré avec Chet Baker, c’est son entêtement. Je pense à sa persistance à s’accompagner à la voix sur certaines pièces. Tout le monde lui disait qu’il chantait affreusement mal, mais il continuait néanmoins. À présent, je vous le donne en mille, les morceaux de Chet Baker qui sont les plus téléchargés, ce sont ceux où il chante. »

« Quand vous pratiquez votre art avec sincérité, que ça vient d’un endroit complètement honnête au fond de vous-même, votre travail finit par s’imposer, tôt ou tard. Je l’ai vécu avec Explorers, avec Bienvenue à Gattaca, avec Avant l’aube et le film de Sidney [Lumet] aussi : on a “découvert” un an après sa sortie à quel point il était brillant… L’année dernière a pris l’affiche un film intitulé Predestination, une science-fiction impeccablement écrite. Personne n’est allé le voir. J’espère que dans vingt, trente ans, on me reparlera de ce film-là. »

Si le passé est garant de l’avenir, il y a fort à parier que si. Car le plus souvent, il semble que le temps aime donner raison à Ethan Hawke.