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Les sortilèges de Ciro Guerra

« Longtemps, j’ai rêvé de faire un film sur l’Amazonie », affirme en entrevue Ciro Guerra.
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse « Longtemps, j’ai rêvé de faire un film sur l’Amazonie », affirme en entrevue Ciro Guerra.

C’était un petit événement de retrouver L’étreinte du serpent en nomination aux derniers Oscar. Si rares sont les films tournés en Amazonie à obtenir les faveurs d’Hollywood. Celui-là, en noir et blanc, oeuvre d’art du Colombien Ciro Guerra, est tombé sur la planète cinéma comme un ovni, seul dans sa case hallucinée.

Ce cinéaste a vu ses deux derniers longs métrages présentés à Cannes. Les voyages du vent à Un certain regard en 2009 et cette Étreinte du serpent à la Quinzaine des réalisateurs en mai dernier, à hauteur d’autochtone amazonien, primé ici et là, couvert d’éloges par la critique.

Joint à Lima par téléphone, Ciro Guerra vous dira que lui et le scénariste Jacques Toulemonde Vidal ont librement adapté cette histoire des journaux de l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg au début du XXe siècle et du botaniste Richard Evans Schultes au cours des années 40 en Amazonie. Tous deux en quête de plantes médicinales, l’un pour guérir sa maladie mortelle, l’autre pour retrouver le sens du rêve, croiseront un même chaman Karamakate, dernier survivant de sa tribu, à des âges différents.

« Mon film est l’anti Fitzcarraldo, ou plutôt une histoire racontée du point de vue des autochtones », déclare Ciro Guerra en riant. Ici, le classique voyage des Blancs colonisateurs se voit détourné, alors que la quête se fait de leur côté, au fil du fleuve.

« Longtemps, dit-il, j’ai rêvé de faire un film sur l’Amazonie. Tout en travaillant à mes deux premiers longs métrages plus personnels, je poursuivais des recherches sur ce territoire. » Il ne connaissait pas vraiment au départ la cosmologie des autochtones d’Amazonie, mais s’est passionné pour elle.

Le cinéaste, qui se considère comme un passeur, a beaucoup parlé en amont avec les autochtones de la jungle pour cette oeuvre initiatique. « Trois mois avant le début du tournage, nous étions sur place. Les Amazoniens voulaient que le monde soit au courant de leur culture, dont le legs est demeuré vivant. Plusieurs vivaient sur les lieux que nous filmions et font partie de la distribution. »

Ciro Guerra a surtout gardé l’esprit des journaux des deux scientifiques, et toute la partie des missions catholiques dans la jungle. « Le reste est une fiction sur l’aventure de la connaissance et sur le danger de lui chercher des limites. C’est une histoire universelle, dans le contexte du peuple indigène, une invitation au dialogue entre les cultures, où j’ai cherché à saisir les tonalités des univers différents. »

Au rythme de la terre

Tout fut capté en lumière naturelle, avec une caméra 35 mm, une ou deux prises seulement, en noir et blanc. « Si les images avaient été en couleur, tout le film aurait été différent. Je jugeais impossible de capturer les couleurs de l’Amazonie. On voit le monde en gris. » Le film fut réalisé dans des conditions impossibles, à travers la partie colombienne de l’Amazonie essentiellement. « Je dirigeais une équipe de 40 personnes en pleine jungle, au rythme de la terre, à travers une action adoptant une autre temporalité… » Il a failli abandonner en cours de route devant l’ampleur de la tâche, les contraintes de temps, mais des miracles l’attendaient.

Ses interprètes indigènes sont issus des traditions abordées par le film. Antonio Bolivare, en vieux Kamarakate qui faisait aussi office d’interprète, et le jeune Nilbio Torres, qui joue le même personnage, quarante ans plus tôt, ressentaient leur rôle de l’intérieur.

Les personnages d’explorateurs scientifiques blancs, Ciro Guerra les a fait incarner par des acteurs qui sont en outre des artistes multidisciplinaires en démarches d’exploration globale : le Belge Jan Bijvoet et l’Américain Brionne Davis. « Ce fut extrêmement difficile pour eux. Ils devaient apprendre phonétiquement chaque mot qu’ils prononçaient en espagnol, en langues vernaculaires ou en latin, sur un rythme de tournage harassant. Mais le vrai héros est un autochtone, c’est par son regard, sa culture, sa connaissance de chaque pierre, de chaque arbre, de chaque insecte que le sens de l’univers s’établit. »

Le cinéaste est fier du traitement sonore apporté à son film, qui porte l’âme des lieux, comme de la musique inspirée de Nascuy Linares, en mélange subtil de cultures.

Ciro Guerra se dit encore ébahi par l’accueil réservé à son film, sur la planète cinéma comme chez lui : « En Colombie, il a tenu l’affiche neuf mois. » Tourner à nouveau un film en Amazonie ? « Pas tout de suite, en tout cas. J’ai tenté ma chance. Mais ça ne fonctionnerait sans doute pas deux fois… »

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 mars 2016 12 h 38

    Superbe entrevue ! Bravo !

    Cela donne le goût d'aller voir le film.